.^ '^ 1 '/ 9 n. >- /v < : A-^ v-s. t "V. K r" 'K A HISTOIRE NATURELLE DE LACEPÈDE IMP. ET l.nil. I)K eu. VANDERAUWERA, Mon t;ignp-;uix-HPrbcs-Potn gères, 2o. / // HIST01f{E NATURELLi: DE LACÉPÊDE CdMl'KEN VM LES CÉTACÉES, LES QUADRUPÈDES OVIPARES LES SERPENTS ET LES POISSONS IVOIJVELLE EDITIOI\ prk(.kdi:e de l éloge de i.ackpede PAR CUVIER AVEC DKS XOTES ET J.A NOUVELLE CLASSIFICATION DE M. A.-G. DESMARESÏ (■.orrospond.'iiit de rAradi'iiiie des Sciences, membre de rAcadémie de Mi'dccme. professeur de Zoologie a l'Écolo vétérinaire dAlfort, etc. TOME PREMIER ,ç^' sel '« LIERAI t * V- ^^«•î RRUXELLES ADOLPHE DEROS ET COMP.. ÉDITEURS RIR DE l/EMPERF,in, "iS 1855 O&IC/t^ ÉLOGE HISTORIQUE DU COMTE DE LACÉPÈDE, PAR M. LE BARON CUVIER Chargés de consigner dans les annales des sciences les services qu'elles ont reçus de nos confrères et les principaux traits de la vie de tant d'hommes célèbres, nous nous acquittons d'un devoir si honorable avec le zèle d'amis et de disciples pleins de respect pour leur mémoire ; mais le temps qui nous est départi dans ces solennités littéraires ne nous permet ni de les présenter tous à la reconnaissance du public, ni même de lire en entier des biographies déjà si courtes pour tout ce qu'elles devraient faire connaître. C'est en tète de l'éloge d'un savant et d'un homme d'Etat, dont la vie a été si longue et si pleine, et qui se recommande par tant de bonnes actions et tant de beaux ouvrages, qu'il nous a surtout paru nécessaire de rappeler ces circonstances. Heureusement c'est aussi dans un pareil éloge qu'il y a le moins d'inconvénient à se restreindre : le souvenir d'un homme tel que M. de Lacépède est dans tous les cœurs, et il n'est aucun de mes auditeurs qui ne puisse suppléer à ce que la brièveté du temps me forcera d'omettre. Bernard-Germâin-Étienne DELAYILLE, si connu dans le monde et dans les sciences sous le titre de Comte de LACÉPÈDE, naquit à Agen le 26 décembre 1730, de Jean- Joseph-Médard DELAYILLE, lieutenant général de la sénéchaussée et de Marie de LAFOND. Sa famille était considérée dans sa province et y avait contracté des alliances distinguées ; mais M. de Lacépède trouva dans les papiers qu'elle conservait des traces d'une origine beaucoup plus illustre qu'on ne pouvait la lui supposer. 11 crut y découvrir que c'était une branche d'une maison connue en Lorraine dès le onzième siècle, et qui prenait son nom du bourg de Ville-sur- lion, dans le diocèse de Verdun, maison qui a fourni un régent à la Lorraine, et qui s'est alliée aux princes de Bourgogne, de Lorraine et de Bade, ainsi qu'à beaucoup de familles de notre première noblesse. M. de Lacépède s'y ratta- chait par Arnaud de Ville, seigneur de Domp-Julien, que le roi Charles VIII, pendant sa possession éphémère du royaume de Naples, avait fait duc de Monte-San-Giovanni, et qui, étant devenu gouverneur de Monfélimart,se rendit célèbre en histoire naturelle, pour avoir escaladé le premier le mont Aiguille, ce rocher inaccessible qui passait pour l'une des sept merveilles du Dauphiné. Nous avons môme vu un arbre généalogique dressé en Allemagne où notre académicien prenait le titre de Duc de Mont-Saint-Jean, et où il écar- telait les armes de Ville de celles de Lorraine et de Bourgogne ancien. 3Iais, quoi qu'il en soit d'une filiation qui ne paraît pas avoir été constatée dans les formes reçues en France, nous devons dire que cette recherche ne fut pour 31. de Lacépède qu'une affaire de curiosité, et que, loin de s'en prévaloir, même, comme le disait un homme d'une haute extraction, contre la vanité des autres, il entra dans le monde bien résolu à ne marquer sa naissance que par une politesse exquise. Chacun peut se souvenir que c'est une réso- lution à laquelle il n'a jamais manqué; quelques-uns ont pu trouver même qu'il mettait 1 Lu à l'Académie des scier.ces, le ;J juin 1b26. 24fi.i ■j: 6 ÉLOGE HISTORIQUE à la remplir une sorte de superstition; et il est très-vrai qu'il ne passait pas volontaire- ment le premier à une porte, qu'il rendait toujours le dernier salut, et qu'il n'y avait point d'auteur, si vain qu'il fût, qui, lui présentant un ouvrage, ne s'étonnât lui-même des éloges qu'il en. recevait; mais ce qui n'est pas moins vrai, c'est que ces démonstra- tions n'avaient rien de calculé ni de factice, et qu'elles prenaient leur source dans un sen- timent profond de bienveillance et de bonne opinion des autres : aussi était-il encore plus obligeant que poli, et rendait-il plus de services, répandait-il plus de bienfaits qu'il ne donnait d'éloges. Ces dispositions affectueuses qui l'ont animé si longtemps et qu'il a portées plus loin peut-être qu'aucun autre bomme, avaient été profondément imprimées dans son cœur par sa première éducation. M. Delaville, son père, veuf de bonne heure, relevait sous ses yeux avec une tendresse d'autant plus vive qu'il retrouvait en lui l'image d'une épouse qu'il avait fort aimée. Il exigeait des maîtres qu'il lui donnait autant de dou- ceur que de lumières, et ne lui laissait voir que des enfants dont les sentiments répon- dissent à ceux qu'il désirait lui inspirer; M. de Chabannes, évêque d'Agen, et ami de M. Delaville, le secondait dans ces attentions recherchées; il recevait le jeune Lacépède, l'encourageait dans ses études, et lui permettait de se servir de sa bibliothèque; mais tout en ayant l'air de ne pas le gêner dans le choix de ses lectures, M. de Chabannes et M. Delaville s'arrangeaient pour qu'il ne mit la main que sur des livres excellents. C'est ainsi que pendant toute sa jeunesse, il n'avait eu occasion de se faire l'idée ni d'un méchant homme, ni d'un mauvais auteur. A douze et treize ans, selon ce qu'il dit lui- même dans des Mémoires que nous avons sous les yeux, il se figurait encore que tous les poètes ressemblaient à Corneille ou à Racine, tous les historiens à Bossuet, tous les moralistes à Fénelon; et sans doute il imaginait aussi que l'ambition et le désir de la gloire ne produisent pas sur les hommes d'autres effets que ceux que l'émulation avait fait naître parmi ses jeunes camarades. Les occasions de se désabuser ne lui manquèrent probablement pas pendant sa longue vie et dans ses diverses carrières, mais elles ne parvinrent point à etfacer tout à fait les douces illusions de son enfance. Son premier mouvement a toujours été celui d'un opti- miste qui ne pouvait croire nia de mauvais sentiments ni à de mauvaises intentions; à peine se pcrmetlait-il de supposer que l'on pût se tromper; et ces préventions d'un genre si rare l'ont dirigé dans ses actions et dans ses écrits, non moins que dans ses habitudes de société. Plus d'une fois dans ses ouvrages il lui est échappé quelque erreur, pour n'avoir pas voulu révoquer en doute le témoignage d'un autre écrivain, et dans les affai- res il était toujours le premier à chercher des excuses pour ceux qui le contrariaient. Un homme d'esprit a dit de lui qu'il ne savait pas trouver de tort à un autre, et cela était vrai même de ses ennemis ou de ses détracteurs. Buffon était du nombre des auteurs que de bonne heure on lui avait laissé lire, il le portait avec lui dans ses promenades; c'était au milieu du plus beau pays du monde, sur les bords de cette vallée si féconde de la Garonne, en face de ces collines si riches, de cette vue que les cimes des Pyrénées terminent si majestueusement, qu'il se pénétrait des tableaux éloquents de ce grand écrivain; sa passion pour les beautés de la nature naquit donc en même temps que son admiration pour le grand peintre à qui il devait d'en avoir plus vivement éprouvé les jouissances, et ces deux sentiments demeurèi'enf toujours unis dans son âme. Il prit Buffon pour maître et pour modèle; il le lut et le relut au point de le savoir par cœur, et dans la suite il en porta l'imitation jusqu'à calquer la coupe et la disposition générale de ses écrits sur celles de V Histoire naturelle. Cependant les circonstances avaient encore éveillé en lui un autre goût qui ne convenait pas moins à une imagiriation jeune et méridionale : celui de la musique. Son père, son précepteur, presque tous ses parents étaient musiciens ; ils se réunissaient souvent pour exécuter des concerts. Le jeune Lacépède les écoutait avec un plaisir inexprimable, et bientôt la musique devint pour lui une seconde langue qu'il écrivit et qu'il parla avec une égale facilité. On aimait à chanter ses airs, à l'entendre toucher du piano et de l'orgue. La ville entière d'Agen apj)laudit à un motet qu'on l'avait prié de composer pour une cérémonie ecclésiastique, et de succès en succès il avait été conduit jusqu'au projet hardi de remettre JrjHu/e en musique, lorsqu'il apprit par les journaux que Gluck travaillait aussi à cet opéra. Cette nouvelle le fit renoncer à son entreprise; mais il ne put résister à lalenlation de communiquer ses essais à ce grand compositeur, et il en reçut le com- pliment qui pouvait le toucher le plus : Gluck trouva que le jeune amateur s'était plus d'une fois rencontré avec lui dans ses idées. DU COMTE DE LACEPEDE. 7 Pendant le même temps, M. de Lacépède s'adonnait avec ardeur à la physique. Dès l'âge de douze ou treize ans, et sous les auspices de M. de Chabannes, il avait formé avec les jeunes camarades que la prévoyante sasiçesse de son père lui avait choisis, une espèce d'académie dont plusieurs membres sont devenus ensuite membres ou correspondants de rinslitul. Leurs occupations d'abord conformes à leur âge, devinrent ])ar degrés plus sérieuses : ils faisaient ensemble des expériences sur l'électricité, sur l'aimant et sur les autres sujets qui occupaient le plus alors les physiciens; et M. de Lacépède ayant con- clu de ces expériences quelques pro|)Osilions qui lui semblèrent nouvelles, le choix de celui à qui il devait les soumettre ne fut pas douteux : il les adressa au grand natui-aliste dont il admirait tant le génie, et il en reçut une réponse non moins flatteuse que celle du grand musicien. Bufïon le cita même en termes honorables dans quelques endroits de ses suppléments. C'était, on le croira volontiers, plus d'encouragement qu'il n'en fallait pour exalter un homme de vingt ans. Plein d'espérance et de feu, il accourt à Paris avec ses partitions et ses registres d'expériences; il y arrive dans la nuit, et le matin de bonne heure il est au Jardin du Roi, Buffon, le voyant si jeune, fait semblant de croire qu'il est le fils de celui qui lui avait écrit, et le comble d'éloges. Une heure après chez Gluck, il en est embrassé avec tendresse. II s'entend dire qu'il a mieux réussi que Gluck lui-même dans le récitatif : // est enfui dans ma puissance, que Jean-Jacques Rousseau a rendu si célèbre. Le même jour, M. de Montazet, archevêque de Lyon, son parent, membre de l'Académie française, le garde à un dîner où se devait trouver l'élite des académiciens. On y lit des morceaux de poésie et d'éloquence : il y prend part à une de ces conversations vives et nourries, si rares ailleurs que dans une grande capitale. Enfin il passe le soir dans la loge de Gluck à entendre une rejjrésentation cVAlceste. Cette journée ressembla à un enchantement con- tinuel; il était transporté, et ce fut au milieu de ce bonheur qu'il fit le vœu de se consa- crer désormais à la double carrière de la science et de l'art musical. Ses plans étaient bien ceux d'un jeune homme qui ne connaît encore de la vie que ses douceurs, et du monde que ce qu'il a d'attrayant. Rendre à l'art musical, par une expres- sion plus vive et plus variée, ce pouvoir qu'il exerçait sur les anciens, et dont les récits nous étonnent encore; porter dans la physique celte élévation de vues et ces tableaux éloquents par lesquels V Histoire naturelle de Buffon avait acquis tant de célébrité; voilà ce qu'il se proposait, ce que déjà dans son idée il se représentait comme à moitié obtenu. On conçoit que ni l'un ni l'autre de ces projets ne pouvait se présenter sous le même jour à de graves magistrats ou à de vieux ofticiers tels qu'étaient presque tous ses parents. Non pas qu'ils pensassent comme ce frère de Descartes, conseiller dans un parlement de province, qui croyait sa famille déshonorée, parce qu'elle avait produit un auteur; les esprits étaient plus éclairés à Agen vers la fin du dix-huitième siècle qu'en Bretagne dans le commencement du dix-septième; mais des hommes expérimentés pouvaient craindre qu'un jeune homme ne présumât trop de ses forces, et qu'un vain espoir de gloire n'eût pour lui d'autre effet que de lui faire manquer sa fortune. D'après ses liaisons et ses alliances il pouvait espérer un sort également honorable dans la robe, dans l'armée ou dans la diplomatie : on lui laissait le choix d'un état, mais on le pressait d'en prendre un; et sa tendresse pour ses parents l'aurait peut-être emporté sur ses projets, s'il ne se fût présenté à lui un moyen inattendu de sortir d'embarras. Un prince allemand, dont il avait fait la connaissance à Paris, se chargea de lui procurer un brevet de colonel au ser- vice des Cercles, service peu pénible comme on sait, ou plutôt (jui n'en était pas un; car nous apprenons de M. de Lacépède, dans ses Mémoires, que, bien qu'il ait fait vers ce temps-là deux voyages en Allemagne, il n'a jamais vu son régiment. 3Iais enfin, tel qu'il était, ce service donnait un titre, un uniforme et des épaulettes; la famille s'en contenta, et le jeune colonel eut désormais la permission de se livrer à ses goûts. Ce qu'il y eut de plus plaisant, c'est que, bien autrement persuasif que Descartes, il détermina son père lui-même à quitter la robe, à accepter le titre de conseiller d'épée du Landgrave de Hesse-Hombourg, et à paraître dans le monde, vêtu en cavalier. Ce bon vieillard se pro- posait de venir s'établir à Paris avec son fils, lorsque la mort l'enleva après une maladie douloureuse en 1783. Dans le double plan de vie que M. de Lacépède s'était tracé, il y avait une moitié, celle de la science, où le succès ne dépendait que de lui-même; mais il en était une autre où il ne pouvait l'espérer que du concours d'une muliitude de volontés que l'on sait assez ne pas se mettre aisément d'accord. 8 ÉLOGE HISTORIQUE Sur une invitation de Gluck, et en partie avec les avis de ce grand maître, il avait com- posé la musique d'un opéra i. Après deux ou trois ans de travail et de sollicitations, il en avait obtenu une première répétition ; deux ans encore après on en fit la répétition géné- rale; les acteurs, l'orchestre et les assistants lui présageaient un grand succès, lorsque l'humeur subite d'une actrice fit tout suspendre. M. de Lacépède supporta cette contrariété conformément à son caractère, avec douceur et politesse; mais il jura à part lui qu'on ne l'y prendrait plus, et il se décida à ne faire désormais de musique que pour ses amis. On aurait regret h cette résolution, si de la théorie que se fait un artiste on pouvait conclure quelque chose touchant le mérite de ses œuvres. La Poétique de la Musique, que M. de Lacépède publia en 1783 2, annonce un homme rempli du sentiment de son art, et peut-être un homme qui accorde trop à sa puissance; elle se fonde essentiellement sur le principe de l'imitation : la musique, selon l'auteur, n'est que le langage ordinaire dont on a ôté toutes les articulations, et dont on a soutenu tous les tons en les élevant aussi haut ou en les portant aussi bas que l'ont souffert les voix qui devaient les former et l'oreille qui devait les saisir, et en leur donnant par ces deux moyens une expression plus forte, puisqu'elle est à la fois plus durable, plus étendue et plus variée. Elle exprime plus vivement nos passions et le désordre de nos agitations intérieures, en franchissant de plus grands intervalles de l'échelle musicale et en les franchissant plus rapidement; elle recueille les cris que la passion arrache, ceux de la douleur, ceux de la joie, tous les tons enfin que la nature a destinés à accompagner et par conséquent à caractériser les effets que la musique veut peindre. De l'identité du langage, de celle des sentiments qu'ils ont à exprimer, résultent, pour le musicien, les mêmes devoirs que pour le poëte. Toute pièce de musique, qu'elle soit ou non jointe à des paroles, est un poëme; mêmes précau- tions dans l'exposition, mêmes règles dans la marche, même succession dans les passions; tous les mouvements en doivent être semblables; il n'est point de caractère, point de situation que le musicien ne doive et ne puisse rendre par les signes qui lui sont propres. L'auteur jugeait même possible de rappeler à l'esprit les choses inanimées, par l'imita- tion des sons qui les accompagnent d'ordinaire, ou même par des combinaisons de sons propres à réveiller des idées analogues. Cet ouvrage, écrit avec feu, et plein de cette éloquence naturelle à un jeune homme passionné pour son sujet, fut accueilli avec faveur, surtout par l'un des deux partis qui divisaient alors les amateurs de musique, celui des gluckistes, qui y reconnurent les principes de leur chef exprimés avec plus de netteté et d'élégance que ce chef ne l'aurait pu faire. Le grand roi de Prusse Frédéric II lui-même, comme on sait musicien et poëte, et dont les compliments n'étaient pas du style de chancellerie, lui écrivit une lettre flatteuse; et ce qui lui fit peut-être encore plus de plaisir, le célèbre Sacchini lui marqua sa satis- faction dans les termes les plus vifs. M. de Lacépède, nous devons l'avouer, ne fut pas aussi heureux dans ses ouvrages de physique, son Essai sur l'Electricité 3 et sa Physique générale et particulière 4. Bufibn, qui, sur les sens, sur l'instinct, sur la génération des animaux, sur l'origine des mondes, n'avait à traiter que de phénomènes qui échappent encore à l'intelligence, pouvait, en se bornant à les peindre, mériter le titre qui lui est si légitimement acquis de l'un de nos plus éloquents écrivains; il le pouvait encore lorsqu'il n'avait à offrir que les grandes scènes de la nature ou les rapports multipliés de ses productions, ou les variétés infinies du spectacle qu'elles nous présentent; mais aussitôt qu'il veut remonter aux causes et les découvrir par les simples combinaisons de l'esprit ou plutôt par les efforts de l'ima- gination, sans démonstration et sans analyse, le vice de sa méthode se fait sentir aux plus ])révenus. Chacun voit que ce n'est qu'en se faisant illusion par l'emploi d'un langage ligure qu'il a pu attribuer à des molécules organiques la formation des cristaux; trouver ([uelque chose d'intelligible dans ce moule iutérieur, cause elTiciente, selon lui, de la reproduction des êtres organisés; croire expliquer les mouvements volontaires des ani- maux et tout ce qui chez eux approche de notre intelligence, par une simjile réaction mécanique de la sensibilité, semer, en un mot, un ouvrage dont presque partout le fond et la forme sont également admirables, d'une foule de ces liypotlièses vagut^s, de ces 1 L'opôra iVOmp/ia^r.U avait travaillé sur celui d''Alcyo}ie. Il donne une idée de ces compositions dans sa Poi'/hjue sur lu Musique. 2 Deux volumes in-S». 5 Deux vol. in-12. Paris, 178.". 4 Deux vol. in-12. Paris, 178î. DU COMTE DE LACEPEDE. 9 systèmes fnufastiques qui ne servent qu'à le déparer. A plus forte raison, un pareil lan- gage ne pouvail-il être iccu avec approbation clans les matièies telles (jue la physique, où déjà le calcul et l'expérience étaient depuis longtemps reconnus comme les seules pierres de touche de la vérité. Ce n'est pas lorsqu'un esprit juste a été éclairé de ces vives lumières qu'il préi'ére une période compassée à une observation positive, ou une méta- phore à des nombres précis. Ainsi, avec quelque talent que M. de Lacépéde ail soutenu ses hypothèses, les physiciens se refusèrent à les admettre, et il ne put faire prévaloir ni son opinion que l'électricité est une combinaison du feu avec l'humidité de l'inté- lieur de la terre, ni celle que la rotation des corps célestes n'est qu'une modifica- tion de l'attraction, ni d'autres systèmes que rien n'appuyait et que rien n'a confirmés. Mais, si la vérité nous oblige de rappeler ces erreurs de sa jeunesse, elle nous oblige de déclarer aussi qu'il se garda d'y pei'sister. Il n'acbeva point sa Pltysique, et dans la suite il retira autant qu'il put les exemplaires de ces deux ouvrages, qui, en conséquence, sont devenus aujourd'hui assez rares. Heureusement pour sa gloire, Buffon, qui ne pouvait avoir sur cette mélliode les mêmes idées que son siècle, et qui peut-être, avec cette faiblesse trop naturelle aux vieil- lards, trouvait dans les aberrations mêmes que nous venons de signaler un motif de plus de s'attacher k son jeune disciple, lui rendit le service de lui ouvrir une voie où il pour- rait exercer son talent sans contrevenir aux lois impérieuses de la science. II lui proposa de continuer la partie de son Histoire naturelle qui traite des animaux; et pour qu'il pût se livrer plus constamment aux études qu'exigeait un pareil travail, il lui offrit la place de garde et sous-démonstrateur du Cabinet du Roi, dont Daubenton le jeune venait de se démetti'e '. L'héritage était trop beau pour que M. de Lacépéde ne l'acceptât pas avec une vive reconnaissance, et avec toutes ses charges, car cette place en était une et une grande. Fort assujettissante et un peu subalterne, elle correspondait mal à sa fortune et au rang qu'il s'était donné dans le monde, et toutefois il lui suffit de l'avoir acceptée pour en remplir les devoirs avec autant de ponctualité qu'aurait pu le faire le moindre gagiste. Tout le temps qu'elle resta sur le mêmepied, il se tenait les jours publics dans les galeries, prêt à répondre avec sa politesse accoutumée à toutes les questions des curieux, et ne montrant pas moins d'égards aux plus pauvres personnes du peuple, qu'aux hommes les plus considérables ou aux savants les plus distingués- C'était ce que bien peu d'hommes dans sa position auraient voulu faire; mais il le faisait pour plaire à un maître chéri, pour se rendre digne de lui succéder, et cette idée ennoblissait fout à ses yeux. Dès 1788, quelques mois encore avant la mort de Buffon, il |)ublia le premier volume de son Histoire des Reptiles, qui comprend les quadrupèdes ovipares; et, l'année suivante, il donna le second, qui traite des serpents 2. Cet ouvrage, par l'élégance du style, par l'intérêt des faits qui y sont recueillis, fut jugé digne du livre immortel auquel il faisait suite, et on lui trouva même, relativement à la science, des avantages incontestables. Il marque les progrès qu'avaient faits les idées depuis quarante ans que VHistoire naturelle avait commencé à paraître, progrès qui avaient été préparés par les travaux mêmes de l'homme qui s'était le plus efforcé de les combattre; mais en le considérant sous un autre point de vue, il peut servir aussi de témoin des progrès que la science a faits pendant les quarante ans écoulés depuis qu'il a paru. On n'y voit plus rien de cette antipathie pour les méthodes et pour une nomenclature précise dont Buffon a répété si souvent les expressions. 31. de Lacépéde établit des clas- ses, des ordres, des genres; il caractérise nettement ces subdivisions; il énumère et nomme avec soin les espèces qui doivent se ranger sous chacune d'elles ; mais s'il est aussi méthodique que Linnœus, il ne l'est pas plus philosophiquement. Ses ordres, ses genres, ses divisions de genres, sont les mêmes, fondés sur des caractères bien apparents, mais sou- vent peu d'accord avec les rapports naturels. Il s'inquiète peu de l'organisation intérieure. Les grenouilles, par exemple, y demeurent dans le même ordre que les lézards et que les tortues, parce qu'elles ont quatre pieds; les reptiles bipèdes en sont séparés, parce qu'ils n'en ont que deux; les salamandres ne sont pas même distinguées des autres lézards par le genre. Quant au nombre des espèces, cet ouvrage rend l'augmentation iEnl78o. 2 Hist. nat. gcmcrale et particulière des Quadrupèdes ovipares : i vol. in-^". 1788. — Des Serpents : \ vol. in-^o. 1789. iO ÉLOGE HISTORIQUE actuelle de nos richesses encore bien plus sensible que les perfectionnements denosmétho- des.M. de Lacépède, quoique peut-être le plus favorisé des naturalistes de son temps, puis- qu'il avait à sa disposition le cabinet que l'on regardait généralement comme le plus con- sidérable, n'en compta que 288, dont au moins un tiers n'étaient j)as alors au Muséum et avaient été prises dans d'autres auteurs; et le cabinet, sans avoir à beaucoup près encore tout ce qui est connu, en possède maintenant plus de 900. Remarquons cependant que M. deLacépède, à l'exemple de Buffon et de Linnœus, était trop enclin à réunir beaucoup d'espèces, comme si elles n'en formaient qu'une seule, et que c'est ainsi qu'il n'a admis qu'un crocodile et qu'un monitor, au lieu de dix ou de quinze de ces reptiles qui existent réellement; d'où il est arrivé qu'il a placé le même animal dans les deux continents, lorsque souvent on ne le trouverait que dans un canton assez borné de l'un ou de l'au- tre; mais ces erreurs étaient inévitables à une époque oîi l'on n'avait pas, comme aujour- d'hui, des individus authentiques apportés de chaque contrée par des voyageurs connus et instruits. Buffon venait de mourir. Ce deuxième volume est terminé par un éloge de ce grand homme, ou plutôt par un hymne à sa mémoire, par un dithyrambe éloquent que l'auteur suppose chanté dans la réunion des naturalistes, en l'honneur de celui qui a plané au- dessus du globe et de ses âges, qui a vu la terre sortant des eaux, et les abîmes de la mer peuplés d'èlres dont les débris formeront un jour de nouvelles terres ; de celui qui a gravé sur un monument plus durable que le bronze les traits augustes du roi de la création, et qui a assigné aux divers animaux leur forme, leur physionomie, leur caractère, leur pays et leur nom. Telles sont les expressions pompeuses et magnifiques dans lesquelles s'exhalent les sentiments qui remplissent le cœur de M. de Lacépède. Ils y sont portés jusqu'à l'enthousiasme le plus vif; mais c'est un Buffon qui l'inspire, et il l'inspire à son ami, à son jeune élève, à celui qu'il a voulu faire héritier de son nom et de sa gloire. Sans doute le bonheur est grand des hommes qui, après eux, peuvent laisser de telles impressions; mais c'en est un aussi, et peut-être un plus grand, de les éprouver à ce degré. A cette époque, un changement se préparait dans l'existence jusque-là si douce de notre naturaliste. Des événements aussi grands que peu prévus venaient de changer tout en France. Le pouvoir n'était plus que le produit journalier de la faveur populaire, et chaque mois voyait tomber à l'essai quelque grande réputation, ou s'élever du sein de l'obscurité quelque personnage jusque-là inaperçu. Tout ce que la France avait d'hommes de quelque célébrité furent successivement invités ou entraînés à prendre part à cette grande et dangereuse loterie; et M. de Lacépède, que son existence, sa réputation litté- raire, et une popularité acquise également par l'aménité et par la bienfaisance, dési- gnaient à toutes les sortes de suffrages, eut moins de facilité qu'un autre à se soustraire au torrent. On le vit successivement président de sa section, commandant de garde natio- nale, député extraordinaire de la ville d'Agen près de l'Assemblée constituante, membre du Conseil général du département de Paris, président des électeurs, député à la première législature i, et président de cette assemblée 2. Plus d'une fois placé dans les positions les plus délicates, il y porta ces sentiments bienveillants qui faisaient le fonds de son caractère, et ces formes agréables qui en embellissaient l'expression; mais à une pareille époque ce n'étaient pas ces qualités qui pouvaient donner de la prépondérance; elles ne touchaient guère ni les furieux qui assaillaient autour de l'Assemblée ceux qui ne votaient pas à leur gré, ni les lâches qui les insultaient dans les journaux; ou plutôt ces attaques, ces injures, n'étaient plus qu'un mouvement imprimé et machinal qui emportait tout le monde; elles ne conservaient de signification ni pour ceux qui croyaient diriger, ni pour ceux dont ils faisaient leurs victimes. Un jour M. de Lacépède vit dans un journal son nom en tête d'un article intitulé : Liste des scélérats qui votent contre le peuple, et le jour- naliste était un homme qui venait souvent dîner chez lui : il y vint après sa liste comme auparavant. — Vous m'avez traité bien durement, lui dit avec douceur son hôte. — Eh ! comment cela, monsieur? — Vous m'avez appelé scélérat! — Oh! ce n'est rien; scélérat est seulement un tei-me pour dire qu'on ne pense pas comme nous. Cependant ce langage produisit à la fin son elict sur une multitude qui n'avait pas encore su se faire un double dictionnaire, et ceux qui ne le parlaient pas se virent obligés 1 En septembre J79I. 2 Le oO novembre, même année. DU COMTE DE LACEPEDE. 11 de céder la place. M. de Lacôpède fut des derniers h croire à cette nécessité. La bonne opinion qu'il avait des hommes était ti'op enracinée pour qu'il ne se i)ersuadàt pas que bientôt la vérité et la justice l'emporteraient; mais en attendant leur victoire, ses amis qui ne la croyaient pas si prochaine, remmenèrent h ia campagne et presque de force. Il voulait même de temps en temps revenir dans ce cabinet où le rai)pelaient ses études, et dans sa bonne foi rien ne lui sembla plus simple que d'en faire demander la permission à Robespierre. Heureusement le monstre eut ce jour-là un instant d'humanité. « // est à la campagne, dites-lin qu'il y reste. » Telle fut sa réponse, et elle fut prononcée d'un ton à ne pas se faire répéter la demande. Il est certain qu'une heure de séjour dans la capi- tale eût été l'arrêt de mort de M. de Lacépède; des hommes qui souvent avaient reçu ses bienfaits à sa porte, et qui ne pouvaient juger de ses sentiments que par ce qu'ils avaient entendu dire à ses domestiques, étaient devenus les arbitres du sort de leurs concitoyens : ils en avaient assez appris pour connaître sa modération, et à leurs yeux elle était un crime; sa bienfaisance en était encore un plus grand, parce que le souvenir en blessait leur orgueil. Déjà plus d'une fois ils avaient cherché à connaître sa retraite, et il se crut enfin obligé, pour ne laisser aucun prétexte aux persécutions, de donner sa démission de sa place au Muséum. Ce ne fut qu'après le 9 thermidor qu'il put rentrer à Paris. Il y revint avec un titre singulier pour un homme de quarante ans, déjà connu par tant d'ouvrages, celui d'élève de l'école Normale. La Convention, abjurant enfin ses fureurs, avait cru pouvoir créer aussi rapidement qu'elle avait détruit; et pour rétablir l'instruction publique, elle avait imaginé de former des professeurs en faisant assister des hommes déjà munis de quelque instruction aux leçons de savants célèbres qui n'auraient à leur montrer que les meilleures méthodes d'enseigner. Quinze cents individus furent envoyés à cet effet à Paris, choisis dans tous les départements, mais comme on pouvait choisir alors : quelques-uns à peine dignes de présidera une école primaire; d'autres égaux pour le moins à leurs maîtres par l'âge et la célébrité. M. de Lacépède s'y trouvait sur les bancs avec M. de Bougainville, septuagé- naire, officier général de terre et mer, éci'ivain et géomètre également fameux; avec le grammairien de Wailly, non moins âgé, et auteur devenu classique depuis quarante ans; avec notre savant collègue M. Fourier. M. de La Place lui-même, et c'est tout dire, y parut d'abord comme élève; et aux côtés de pareils hommes siégeaient des villageois qui à peine savaient lire correctement. Enfin, pour compléter l'idée que l'on doit se faire de cette réunion hétérogène, l'art d'enseignei" y devait être montré par des hommes très- illustres sans doute, mais qui ne l'avaient jamais pratiqué : les Voiney, les Berthollet, les Bernardin de Saint-Pierre. Cependant, qui le croirait? cette conception informe pro- duisit un grand j)ien, mais tout diiï'érent de celui qu'on avait eu en vue. Les hommes éclai- rés que la terreur avait dispersés et isolés se retrouvèrent; ils reformèrent une masse respectable, et s'enhardirent à exprimer leurs sentiments, bien opposés à ceux qui diri- geaient la multitude et ses chefs. Ceux d'entre eux qui s'étaient cachés dans les provinces étaient accueillis comme des hommes qui viendraient d'échapper à un naufrage : la con- sidération, les prévenances les entouraient, et M. de Lacépède, outre sa part dans l'inté- rêt commun, avait encore celle qui lui était due, comme savant distingué, comme écrivain habile, et comme ami et familier de ce quele régime précédent avait eu de plus respectable. Depuis sa démission, il n'était plus légalement membre de l'établissement du Jardin du Roi, et il n'avait pas été compris dans l'organisation que l'on en avait faite pendant son absence; mais à peine fut-il permis de prononcer son nom sans danger pour lui, que ses collègues s'empressèrent de l'y faire rentrer. On créa à cet effet une chaire nouvelle affectée à l'histoire des reptiles et des poissons, en sorte qu'on lui fit un devoir spécial précisément de l'étude que depuis si longtemps il avait choisie par goût. Ses leçons obtin- rent le plus grand succès; on y voyait accourir en foule une jeunesse privée depuis trois ou quatre ans de tout enseignement, et qui enétait,en quelque sorte, affamée. La politesse du professeur, l'élégance de son langage, la variété des idées et des connaissances qu'il exposait, tout, après cet intervalle de barbarie qui avait paru si long, rappelait, pour ainsi dire, un autre siècle. Ce fut alors, surtout, qu'il prit dans l'opinion le rang du véritable successeur de Buffon ; et en effet on en retrouvait en lui les manières distinguées : il montrait le même art d'intéresser aux détails les plus arides; et de plus, à cette époque où Daubenton touchait au terme de sa carrière, M. de Lacépède restait seul de cette grande association qui avait travaillé à VHistoire Naturelle. C'est à ce titre qu'il fut hautement appelé à faire partie du noyau de l'Institut, et qu'il se trouva ainsi l'un de ceux qui furent 12 ÉLOGE HISTORIQUE chargés de renouveler l'Académie des Sciences, cette académie don! , quelques années auparavant, le souvenir de ses ouvrages de physique lui aurait peut-être rendu l'entrée assez difïicile. Il s'agissait d'y rappeler plusieurs de ceux qui l'avaient repoussé, et pour tout autre celle position aurait pu être délicate ; mais, nous l'avons déjà vu, il était incapahle de se souvenir d'un tort, et les hommes dont nous parlons ne furent pas ceux dont il s'empressa le moins d'accueillir les sollicitations. Il a été l'un de nos premiers secrétaires, et son hel éloge historique de Dolomieu fera toujours regretter qu'il ait été enlevé par de plus hautes dignités à un poste qu'il aurait rempli mieux que personne. Déjà dans sa première jeunesse il avait céléhré avec la chaleur de son âge le dévouement du prince Léopold de Brunswick , mort en essayant de sauver des malheureux victimes d'une grande inondation. Il parait cependant qu'au milieu de cescauses nombreuses de célébrité, son nom n'arriva pas à tous les membres de l'administration du temps; et l'on n'a pas oublié le conte de ce ministre du Directoire, qui, revenant de faire sa visite officielle au 3Iuséum, et inter- rogé par quelqu'un s'il avait vu Lacépède, répondit qu'on ne lui avait montré que la girafe, et se fâcha beaucoup de ce qu'on ne lui eût pas fait tout voir. Nous rappelons cette anecdote burlesque parce qu'elle peint l'époque. De toutes les occupations auxquelles il avait été contraint de se livrer, les sciences seules, comme c'est leur ordinaire, lui avaient été fidèles à l'époque du malheur, et c'était avec elles qu'il s'était consolé dans sa retraite. Reprenant les habitudes de sa jeunesse, passant les journées au milieu des bois ou au bord des eaux, il y avait tracé le plan de son Histoire des poissons, le plus important de ses ouvrages. Aussitôt après son retour, il s'occupa de la rédiger, et au bout de deux ans, en 1798, il se vit en état d'en faire paraître le premier volume; il y en a eu successivement cinq, dont le dernier est de 1805. Cette classe nombreuse d'animaux , peut-être la plus utile pour l'homme après les quadrupèdes domestiques, est la moins connue de toutes : c'est aussi celle qui se prête le moins à des développements intéressants; froids et muets, passant une grande partie de leur vie dans des abîmes inaccessibles, exempts de ces mouvements passionnés qui rapprochent tant les quadrupèdes de nous, ne montrant rien de cette tendresse conjugale, de cette sollicitude paternelle qu'on admire dans les oiseaux, ni de ces industries si variées, si ingénieuses qui rendent l'étude des insectes aussi importante pour la philosophie géné- rale que pour l'histoii'e naturelle, les poissons n'ont presque à offrir à la curiosité que des configurations et des couleurs dont les descriptions rentrent nécessairement dans les mêmes formes, et impriment aux ouvrages qui en traitent une monotonie inévitable. 31. de Lacépède a fait de grands efforts pour vaincre cette difficulté, et il y est souvent parvenu; tout ce qu'il a pu recueillir sur l'organisation de ces animaux, sur leurs habi- tudes, sur les guerres que les hommes leur livrent, sur le parti qu'ils en tirent, il l'a exposé dans un style élégant et pur; il a su même répandre du charme dans leurs des- criptions toutes les fois que les beautés qui leur ont aussi été départies dans un si haut degré permettaient de les offrir à l'admiration des naturalistes ; et n'est-ce pas en effet un grand sujet d'admiration que ces couleurs brillantes, cet éclat de l'or, de l'acier, du rubis, de l'émeraude versés à profusion sur des êtres que naturellement l'homme ne doit presque pas rencontrer, qui se voient à peine entre eux dans les sombres profondeurs où ils sont retenus? mais encore, les paroles ne peuvent avoir ni la même variété ni le même éclat; la peinture même serait impuissante pour en reproduire la magnificence. Toutefois, les difficultés dont nous parlons ne sont relatives qu'à la forme, et ne naissent que du désir si naturel à un auteur qui succède à Buffon de se faire lire par les gens du monde. Il en est qui tiennent de plus prés au fond du sujet, et dont les hommes du métier peuvent seuls se faire une idée. Avant d'écrire sa première page sur une classe quelconque d'êtres, le naturaliste qui veut mériter ce nom doit avoir recueilli autant d'espèces qu'il lui est possible, les avoircomparées à l'intérieur et à l'extérieur, les avoir groupées d'après l'ensemble de leurs caractères, avoir démêlé dans les articles confus, incomplets, souvent contradictoires de ses prédécesseurs, ce qui concerne chacune d'elles, y avoir rapporté les observations souvent encore plus confuses, plus obscures de voya- geurs, la i)lupart ignorants ou superstitieux, et cej)endanl les seuls témoins qui aient vu ces êtres dans leur climat natal, et qui aient pu parler de leurs habitudes, des avantages qu'ils procurent, des dommages qu'ils occasionnent. Pour apprécier ces témoignages, il faut qu'il connaisse toutes les circonstances où les auteurs qu'il consulte se sont trouvés , DU COMTE DE LACEPEDE. 13 leur caractère moral, leur degré criiislruclion; il devrait presque lire toutes les langues : l'historien de la nature, en un mot, ne peut se passer d'aucune des ressources de la cri- tique, de cet art de reconnaître la vérité, si nécessaire à l'historien des hommes, et il doit y joindre encore une mullitudc d'auties talents. 31. de Lacépède, lorscpi'il composa son ouvrage sur les poissons, ne se trouvait pas dans des circonstances où les ressources dont nous parlons fussent toutes à sa disposition. Une guerre générale avait établi une barrière presque infranchissable entre la France et les autres pays; elle nous fermait les mers et nous séparait de nos colonies. Ainsi les livres étrangers ne nous parvenaient point; les voyageurs ne nous apportaient point ces collec- tions si nombreuses et si riches qui nous sont arrivées aussitôt que la mer a été libre; Pérou même, qui avait voyagé pendant la guei-re, n'arriva que lorsque l'ouvrage fut ter- miné. L'auteur ne put donc j)rendre pour sujets de ses observations que les individus recueillis au Cabinet du Roi avant la guerre, et ceux que lui ofï'rait le Cabinet du Stat- houder, qui avait été apporté à Paris lors de la conquête de la Hollande. Parmi les auteurs il choisit Gnielin et Bloch pour ses principaux guides, et peut-être les suivit-il tro}) fidè- lement, constant comme il était à observer avec les écrivains la même politesse que dans la société. Les desseins et les descriptions manuscrites de Comraerson, et des peintures faites autrefois par Aubriet sur des dessins de Plumier, furent à peu prés les seules sources inédites où il lui fut possible de puiser; et néanmoins avec des matériaux si peu abondants, il réussit à porter à plus de 1,500 les poissons dont il traça l'histoire; et en estimant au plus haut le nombre des doubles emplois, presque inévitables dans un écrit pareil, et qu'en effet il n'a pas toujours évités, il lui restera de 12 à 1,500 espèces certai- nes et distinctes. Gmelin n'en avait alors qu'environ 800, et Bloch, dans son grand ouvrage, ne passe pas 4o0; il n'en a pas plus de 1,400 dans son Systema, qui a paru après les premiers volumes de 31. de Lacépède, et qui a été rédigé dans des circonstances bien plus favorables. Ces nombres paraîtront encore assez faibles à ceux qui sauront qu'aujourd'hui le seul Cabinet du Roi possède plus de 4,000 espèces de poissons; mais tel a été dans le monde entier, depuis la paix maritime, l'activité scientifique, que toutes les collections ont dou- blé et triplé et qu'une ère entièrement nouvelle a commencé pour l'histoire de la nature. Cette circonstance n'ôte rien au mérite de l'écrivain qui a fait tout ce qui était possible à l'époque où il travaillait; et tel a été 3L de Lacépède. Encore aujourd'hui il n'existe sur l'histoire des poissons aucun ouvrage supérieur au sien : c'est lui que Ton cite dans tous les écrits particuliers sur cette matière. Celui du naturaliste anglais George Shaw n'en est guère qu'un extrait rangé d'après le système de Linnœus, Lors même qu'on aura réuni dans un autre ouvrage les immenses matériaux qui ont été accumulés dans ces dernières années, on ne fera point oublier les morceaux brillants de coloris et pleins de sensibilité et d'une haute philosophie dont 31. de Lacépède a enrichi le sien. La science, par sa nature, fait des progrès chaque jour; il n'est point d'observateur qui ne puisse renchérir sur ses prédécesseurs pour les faits, ni de naturaliste qui ne puisse perfectionner leurs méthodes; mais les grands écrivains n'en demeurent pas moins immortels. L'Histoire naturelle des Poissons fut suivie, en 1804, de celle des Cétacées, qui ter- mine le grand ensemble des animaux vertébrés. 31. de Lacépède la regardait comme le plus achevé de ses ouvrages; et en effet il y a mieux fondu que dans aucun autre la partie descriptive et historique, celle de l'organisation et les caractères méthodiques. Son style s'y est élevé en quelque sorte à proportion de la grandeur des objets : il y augmente à peu près d'un tiers le nombre des espèces enregistrées avant lui dans le grand catalogue des êtres; mais dès lors cette partie de la science a fait aussi ses progrès. L'ouvrage posthume de Pierre Camper, et ceux de quelques autres naturalistes, en ont beaucoup éclairé l'os- téologie. Quant à l'histoire des espèces, elle présentera toujours de grandes difficultés, parce que leur taille ne permet pas de les rassembler en grand nombre dans les collec- tions, ni d'en faire une comparaison immédiate : et il faut le redire sans cesse, sans la comparaison immédiate, il n'est point de certitude en histoire naturelle. C'était peut-être pour soustraire enfin le sort de ses travaux à cette influence de l'aug- mentation progressive et inévitable des connaissances, que 3L de Lacépède, dans les der- niers temps, les avait dirigés sur des sujets plus philosophiques, plus susceptibles de pren- dre une forme arrêtée, ou du moins de ne pas vieillir à chaque agrandissement de nos collections. Il méditait une histoire des âges de la nature, dans laquelle il comprenait celle de l'homme considéré dans ses développements individuels et dans ceux de son 14 ELOGE HISTORIQUE espèce. L'article de niomme, dans le Dictionnaire des Sciences naturelles, est une sorte de programme, un tableau raccourci et élégant de ce qu'il avait en vue pour cette dernière partie. Beaucoup de matériaux étaient rassemblés, quelques chapitres étaient esquissés; mais dans cette étude des progrès de l'humanité en général, ceux de l'organisation sociale l'attachèrent particulièrement. Le naturaliste se changea par degrés en historien, et il se trouva insensiblement avoir composé seulement la dernière période de ses âges de la nature, celle qui embrasse les établissements politiques et religieux des siècles écoulés depuis la chute de l'empire d'Occident. On l'a trouvée complète dans ses papiers, et il en a déjà été public quelques volumes. Les lecteurs de cet ouvrage ont dû être frappés de la grandeur du plan et de la har- diesse avec laquelle il présente de front les événements arrivés à chaque époque sur le vaste théâtre de l'Europe. Ils ont dû y reconnaître aussi le caractère constant de l'auteur : l'étonnement mêlé d'horreur que lui causent les crimes; la disposition à croire à la pureté des intentions; l'espérance de voir enfin améliorer l'état général de l'humanité. Si cette histoire n'a pas l'intérêt dramatique de celles qui se restreignent h un pays particulier et qui peuvent faire ressortir d'une manière plus saillante leurs personnages de prédilec- tion, elle n'en est pas moins remarquable par l'élégance continue du style et par la clarté avec laquelle s'y développent des événements si nombreux et si compliqués. Mais on ne pourra en porter un jugement définitif que lorsque le public la possédera dans son entier. M. de Lacépède était destiné à une perpétuelle alternative d'activité littéraire et d'acti- vité politique. Un gouvernement nouveau, qui avait besoin d'appui dans l'opinion, s'em- pressa de rechercher un homme également aimé et estimé des gens de lettres et des hommes du monde. On le revit donc, bientôt après le 18 brumaire, dans les places émi- nentes : sénateur en 1799, président du sénat en 1801, grand chancelier de la Légion d'honneur en 1803, ministre d'Etat la même année; et rien ne prouve mieux à quel point le gouvernement avait été bien inspiré, que ce qui fut avoué par plusieurs des émigrés rentrés à cette époque, c'est qu'à la vue du nom de Lacépède sur la liste du sénat, ils s'étaient crus rassurés contre le retour des violences et des crimes. C'était aussi dans cette persuasion qu'il acceptait ces honneurs, et sans doute il ne prévoyait alors ni les événements sans exemple qui succédèrent, ni la part qu'il se vit obligé d'y prendre. On s'en souvient trop i)our que nous ayons besoin d'en parler en détail; mais nous ne croyons pas avoir non plus besoin de l'en justifier. Déjà l'on n'est pas soi-même quand on parle au nom d'un corps qui vous dicte les sentiments que vous devez exprimer et les termes dont vous devez vous servir; et lorsque ce corps n'est libre dans le choix ni des uns ni des autres, tout vestige de personnaliic a disparu. Mais ceux qui, en de telles circonstances, ont eu le bonheur de conserver leur obscurité, devraient penser qu'il y a quelque chose d'injusîe à reprocher à l'organe d'une compagnie les paroles et les actes que la compagnie lui impose; et peut-être même à vouloir qu'une compagnie ait conservé quelque liberté devant celui qui n'en laissait à aucun souverain. Si elle répétait ces paroles de l'Evangile : Que celui qui est sans péclié jette lapremière pierre, quels seraient, dans l'Europe continentale, les princes ou les hommes en pouvoir (|ui oseraient se lever? Toutefois encore, dans ces discours obligés, avec quelle énergie l'amour de la paix, le besoin de la paix, se montrent à chaque phrase! et combien, au milieu de ce qui peut paraître flatterie, on essaye de donner des leçons! C'est qu'en effet c'était la seule forme sous laquelle des leçons pussent être écoutées; mais elles furent inutiles : elles ne pou- vaient arrêter le cours des destinées. Pour juger l'homme public dans M. de Lacépède, c'est dans l'administration de la Légion d'honneur qu'il faut le voir. Celte institution lui avait apparu sous l'aspect le plus grand et le plus noble, destinée (ce sont ses termes) à établir le culte du véritable honneur, et à faire revivre sous de nouveaux emblèmes l'ancienne chevalerie, épurée des taches que lui avaient imprimées les siècles d'ignorance et embellie de tout ce qu'elle pouvait tenir des siècles de lumière. Il travaillait avec une constance infatigable à l'établir sur la base solide de la propriété. Déjà les revenus de ses domaines s'étaient accrus à un très- haut degré; de savants agronomes s'occupaient d'en faire des modèles de culture, et ils pouvaient devenir aussi utiles à l'industrie, que l'institution même au développement moral de la nation, lorsque le fondateur, effrayé comme il le fut toujours de ses propres créations, les fit vendre et remplacer par des rentes sur le trésor. D'autres plans alors furent conçus. Une forte somme devait être employée chaque année à mettre en valeur les terrains incultes que le domaine possédait dans toute la France : l'emploi devait en être DU COMTE DE LACÉPÈDE. 13 dirigé par les hommes les plus expérimentés. L'Etat pouvait s'enrichir ainsi, sans con- quêtes, de propriétés productives égales en étendue à plus d'un département. Les événe- ments arrêtèrent ces nouvelles vues; mais rien n'empêchera de les reprendre, aujourd'hui que tant d'expériences ont montré ce que peuvent des avances faites avec jugement et des projets suivis avec persévérance. Chacun se souvient avec quelle affabilité M. de Lacépède recevait tous les légionnaires; comment il savait renvoyer contents ceux-là mêmes qu'il était contraint de refuser; mais ce que peut-être on sait moins, c'est le zèle avec lequel il prenait leurs intérêts et les défendait dans l'occasion. Je n'en citerai qu'un exemple. Des ci'oix avaient été accordées après une campagne; le maître apprend que le major général en a fait donner par faveur à 'quelques olViciers qui n'avaient pas le temps nécessaire : il commande au grand chan- celier de les leur faire reprendre. En vain celui-ci représente la douleur qu'éprouveront des hommes déjà salués comme légionnaires. Rien ne touchait un chef irrité. « Eh bien, dit M. de Lacépède, Je vous demande pour eux ce que je voudrais obtenir si j'étais à leur place, c'est d'envoyer aussi l'ordre de les fusiller, » Les croix leur restèrent. Ce qu'il avait le plus à cœur, c'étaient les établissements d'éducation destinés aux orphelines de la Légion. Il avait aussi conçu le plan de ces asiles du malheur avec gran- deur et générosité : 1,400 places y furent fondées ou projetées; de grands monuments furent restaurés et embellis. Ecouen, l'un des restes les plus magnifiques du seizième siècle, échappa ainsi à la destruction ; plus de 500 élèves y ont été réunies. A Saint-Denis on en a vu plus de 500. On a applaudi également à la beauté des dispositions matérielles, à la sagesse des règlements, à l'excellent choix des dames chargées de la direction et de l'enseignement. Son aménité, les soins attentifs qu'il se donnait pour le bien-être de toutes ces jeunes personnes, l'en faisaient chérir comme un père; et beaucoup d'entre elles, établies et mères de famille, lui ont donné jusqu'à ses clerniers moments des marques de leur reconnaissance. On en cite une qui, mourante, lui fit demander pour dernière grâce de le voir encore un instant, afin de lui exprimer ce sentiment. M. de Lacépède conduisait des affaires si multipliées avec une facilité qui étonnait les plus habiles. Une ou deux heures par jour lui suffisaient pour tout décider et en pleine connaissance de cause. Cette rapidité surprenait le chef du gouvernement, lui-même cependant assez célèbre aussi dans ce genre. Un jour il lui demanda son secret ; M. de Lacépède répondit en riant : «C'est que j'emploie la méthode des naturalistes; » mot qui, sous l'apparence d'une plaisanterie, a plus de vérité qu'on ne le croirait : des matières bien classées sont bien près d'être approfondies ; et la méthode des naturalistes n'est autre chose que l'habitude de distribuer, dès le premier coup d'œil , toutes les parties d'un sujet, jusqu'aux plus petits détails, selon leurs rapports essentiels. Une chose qui devait frapper encore plus un maître que l'on n'y avait pas accoutumé, c'était l'extrême désintéressement de M. de Lacépède. Il n'avait voulu d'abord accepter aucun salaire; mais comme sa bienfaisance allait de pair avec son désintéressement, il vit bientôt son patrimoine se fondre et une masse de dettes se former, qui aurait pu excéder ses facultés, et ce fut alors que le chef du gouvernement le contraignit de recevoir un traitement et même l'arriéré. Le seul avantage qui en résulta pour lui fut de pouvoir étendre ses libéralités, lise croyait comptable envers le public de tout ce qu'il en recevait, et, dans ce compte, c'était toujours contre lui-même que portaient les erreurs de calcul. Chaque jour il avait occasion de voir des légionnaires pauvres, des veuves laissées sans moyens d'existence. Son ingénieuse charité les devinait même avant toute demande. Sou- vent il leur laissait croire que ses bienfaits venaient de fonds publics qui avaient cette destination. Lorsque l'erreur n'eût pas été possible, il trouvait moyen de cacher la main qui donnait. Un fonctionnaire public d'un ordre supérieur, placé à sa recommandation, ayant été ruiné par de fausses spéculations, et obligé d'abandonner sa famille, M. de Lacépède fit tenir régulièrement à sa femme oOO francs par mois, jusqu'à ce que son fils fût assez âgé pour obtenir une place, et cette dame a toujours cru qu'elle recevait cet argent de son mari. Ce n'est que par l'homme de confiance employé à cette bonne œuvre qu'on en a appris le secret. Un de ses employés dépérissait à vue d'œil; il soupçonne que le mal vient de quelque chagrin, et il charge son médecin d'en découvrir le sujet : il apprend que ce jeune homme éprouve un embarras d'argent insurmontable, et aussitôt il lui envoie 10,000 francs. L'employé accourt les larmes aux yeux, et le prie de lui fixer les termes du rembourse- ment. « Mon ami, je ne prête jamais. y> Telle fut la seule réponse qu'il put obtenir. 16 ÉLOGE HISTORIQUE DU COMTE DE LACÉPÈDE. Je n'ai pas besoin de dire qu'avec de tels sentiments il n'était accessible à rien d'étran- ger à ses devoirs. Le chef du gouvernement l'avait chargé à Paris d'une négociation importante, à laquelle le favori trop fameux d'un roi voisin prenait un grand intérêt. Cet homme, pour l'essayer en quelque sorte, lui envoya en présent de riches productions minérales, et entre autres une pépite d'or venue récemment du Pérou et de la plus grande beauté. M. de Lacépède s'empressa de le remercier, mais au nom du Muséum d'Histoire Naturelle, où il avait pensé, disait-il, que s'adressaient ces marques de la générosité du donateur. On ne fit point de seconde tentative. Ce qui rendait ce désintéressement conciliable avec sa grande libéralité, c'est qu'il n'avait aucun besoin personnel. Hors ce que la représentation de ses places exigeait, il ne faisait aucune dépense. Il ne possédait qu'un habit à la fois, et on le taillait dans la même pièce de drap tant qu'elle durait. 11 mettait cet habit en se levant et ne faisait jamais deux toilettes. Dans sa dernière maladie même, il n'a pas eu d'autre vêlement. Sa nourriture n'était pas moins simple que sa mise. Depuis l'âge de dix-sept ans, il n'avait pas bu de vin; un seul repas et assez léger lui suffisait. Mais ce qu'il avait de plus surprenant, c'était son peu de sommeil : il ne dormait que deux ou trois heures : le reste de la nuit était employé à composer. Sa mémoire retenait fidèlement toutes les phrases, tous les mots; ils étaient comme écrits dans son cerveau, et, vers le matin, il les dictait à un secrétaire. Il nous a assuré qu'il pouvait retenir ainsi des volumes entiers, y changer dans sa tête ce qu'il jugeait à propos, et se souvenir du texte ainsi coi'rigé, tout aussi exacte- ment que du texte primitif. C'est ainsi que le jour il était libre pour les affaires et pour les devoirs de ses places ou de la société, et surtout pour se livrer à ses affections de famille, car une vie extérieure si éclatante n'était rien pour lui auprès du bonheur domes- tique; c'est dans son intérieur qu'il cherchait le dédommagement de toutes ses fatigues, mais c'est là aussi qu'il trouva les peines les plus cruelles. Sa femme, qu'il adorait, passa les dix-huit derniers mois de sa vie dans des soutïrances non iuterrompues; il ne quitta pas le côté de son lit, la consolant, la soignant jusqu'au dernier moment : il a écrit auprès d'elle une partie de son Histoire des Poissons, et sa douleur s'exhale en plusieurs endroits dans les termes les plus touchants. Un fils qu'elle avait d'un premier mariage, et que M. de Lacépède avait adopté, une belle-fille pleine de talent et de grâces, formaient encore pour lui une société douce; cette jeune femme périt d'une mort subite. Au milieu de ces nouvelles douleurs, M. de Lacépède fut frappé de la petite vérole, dont une longue expérience lui avait fait croire qu'il était exempt. Dans cette dernière maladie, presque la seule qu'il ail eue pendant une vie de soixante-dix ans, il a montré mieux que jamais combien celte douceur, cette politesse inaltérable qui le caractérisaient, tenaient essen- tiellement à sa nature. Rien ne changea dans ses habitudes : ni ses vêtements, ni l'heure de son lever ou de son coucher; pas un mot ne lui échappa qui pût laisser apercevoir à ceux qui l'enlouraient un danger qu'il connut cependant dès le premier moment. « Je vais rejoindre Ruffon, » dit-il; mais il ne le dit qu'à son médecin. C'est à ses funérailles surtout, dans ce concours de malheureux qui venaient pleurer sur sa tombe, que l'on put apprendre à quel degré il portait sa bienfaisance; on l'apprendra encore mieux lorsqu'on saura qu'après avoir occupé des places si éminentes, après avoir joui pendant dix ans de la faveur de l'arbitre de l'Europe, il ne laisse pas à beaucoup près une fortune aussi considérable que celle qu'il avait héritée de ses pères. M. de Lacépède est mort le 6 octobre 1825. Il a été remplacé à l'Académie des sciences par M. de Rlainville, et sa chaire du .Muséum a été remplie par M. Diiméril, qui l'y suppléait depuis plus de vingt ans. >^w©^«< HISTOIRE NATURELLE DES CETACEES (1801.) DÉDICACE A ANNE-CAROLINE LACÉPÈDE 2. AVERTISSEMENT DE L'AUTEUR. Cette Histoire, destinée à remplacer celle que Buffon s'était réservé d'écrire, lorsqu'il m'engagea à continuer l'Histoire naturelle, doit être placée à la suite de celle des Quadrupèdes, et par conséquent avant l'Histoire des Oiseaux. Le professeur Gmelin , dans la treizième édition du Système de la nature de Linné, a décrit quinze espèces de cétacées, distribuées dans quatre genres. Le professeur Bonnaterre, dans la description des planches de V Encyclopédie méthodique , a traité de vingt-cinq espèces de cétacées, réparties dans quatre genres. On trouvera dans l'ouvrage que nous publions, l'histoire de trente-quatre espèces de cétacées placées dans dix genres différents. iiJM &TRICULES ET DEUX OREILLETTES AU COEUR; DES VERTEBRES; DES POUJIOXS DES mamelles; DES ÉVEÎNTS; POINT d'eXTRÉMITÉS POSTÉRIEURES. PREMIER ORDRE. Point de dents. PBEMIER GENRE. LES B.\LEiNES. (Balsenœ.) La mâchoire siipûricure gnriiie de fanons ou liuiies de corne; les orifices des évenls séparés, et placés ^ors le milieu de la parlie supérieure de la tête; point de nageoire dorsale. PREMIER SOUS-GENRE. Puint de bosse sur le dos. ESPÈCES. CARACTÈRES. I. La Bai.eim. I rancim:. ( , , {Ha/,i;ia Mijslycclus.) \ ^'^ ^'^'l»^^ g^s ol court ; la (lucue courte. 2. La Baleine kordcaper. j La niàdioiro inférieure Ircs-arrondie, très haute et très- {Bulœna IVordcopir.) \ large ; le corps allongé; la queue allongée. .\RTICI.ES Sl'PPLÉMENT.MRES. J. J.A Baleine japonaise. ) Trois hosses garnies de (uhérosités, et placées longitudiiia- {Ba/œna japonka.) \ lenient survie museau. iLes deux màclioires hérissées à rcxtéricui' de poils ou petits [)i(piau(s noirs; un grand iiomhre de taches hianches et en forme de croissant, sur la tète, le corps et les na- geoires. ' V oyez, dauà 1 Histoire naturelle des Poissons, le Discours intitulé : s:ur la pêche, sur la connahsance des pois- sons fossiles, et sur quelques allributs généraux des poissons. ESPECES. 3. La Baleine noueuse {Bulœna nodosu.) i. La Baleine bossue. {Bdia'iia f/ihbosa.) DES ORDRES, GENRES ET ESPECES. SECOND SOUS-GENRE. Une ou plusieurs bosses sur le dus. caractères. Une bosse sur le dos ; les nageoires pectorales blanches. 23 Cinq ou six bosses sur le clos; les fanons blancs. SECOND GENRE. LES BALEINOPTÈRES. (HillaMloplei'œ 1.) La niàclioire supérieure garnie de fanons ou lames de corne; les orifices des évenls séparés, et placés vers le milieu de la partie supérieure de la tète; une nageoire dorsale. PREMIER SOUS-GENRE. Point de pfis sous la gorge ni sous le ventre. 1. CARACTERE Les mâchoires pointues et courts. ESPECE. La Baleinoptère gikbar. {Balœnoptera Gibbar.) SECOND SOUS-GENRE. Des plis longitudinaux sous la gorge et sous le ventre. également avancées; les fanons ESPECES. 2. La Baleinoptère jvbarte. {Balœnoptera Ju burtes.) ô. La Baleinoptère rorqual. (Balœnoptera Rorqual.) La Baleinoptère museau-pointu. {Balœnoptera acutorostruta.) ESPECES. t. La Baleinoptère mouchetée. {Balœnoptera punctnta.) 2. La Baleinoptère noire. {Balœnoptera nigra.) 3. La Baleinoptère bleuâtre. {Balœnoptera cœrulescens.) La Baleinoptère tachetée. {Balœnoptera maeulata.) CARACTERES. La nuque élevée et arrondie; le museau avancé, large et un peu arrondi ; des tubérosités presque demi-spiiériques au-devant des évents; la dorsale courbée en arrière. La mâchoire inférieure arrondie, plus avancée et beaucoup plus large que celle d'en haut; la tète courte, à propor- tion du corps et de la queue. Les deux mâchoires pointues; celle d'en, haut plus courte et ( beaucoup plus étroite que celle d'en bas. ARTICLES SUPPLÉMENTAIRES. CARACTÈRES. C Cinq ou six bosses placées longitudinalement sur le museau ; < la dorsale petite ; la tête, le corps et les pectorales noirs et ( mouchetés de blanc. Quatre bosses placées longitudinalement sur le museau ou le front; la mâchoire supérieure étroite, son contour se relevant au-devant de 1 œil, presque verticalement; la couleur générale noire ; les nageoires et les mâchoires bor- dées de blanc. La mâchoire supérieure étroite, son contour se relevant au- devant de l'œil, presque verticalement; plus de douze sil- lons, inclinés de chaque côté de la mâchoire inférieure; la dorsale petite et plus rapprochée de la caudale que l'a- nus; la couleur gén(''rale d'un gris bleuâtre. La mâchoire inférieure plus a\ancée que la supérieure; l'extrémité des mâchoires arrondie; les évents un peu en arrière des yeux, qui sont près de la commissure ; la dor- sale à une distance presque égale des pectorales et de la nageoire de la queue; la couleur générale noirâtre; quel- ques taches tres-blanches, presque rondes, inégales, et placées irrégulièrement sur les cotés de l'animal. SECOND ORDRE. Des dents. TROISIEME GENRE. Les Narwals ( Narwali. ) Une ou deux défenses très-longues et droites à la mâchoire supérieure; point de dents à la mâchoire d'en bas; les orifices des évenls réunis, el situés au plus haut de la partie postérieure de la tête; point de nageoire dorsale. ESPÈCES. CARACTÈRES. . , ,, ^ La forme aénérale ovoïde : la longueur de la tête, égale au 1. Le Narwal vuloaire, ) ^ - ..'..» ..'.». {iWarwalus vulguris.) | quart ou à peu près de la longueur totale; les défenses sillonnées en spirale. ' Baleinoptère signifie baleine à nageoirei ; le mot grecp/eron veut dire nageoire. 26 TABLEAU ESPECES. 2. Le Narwal microcéphale. {Narwalus ^nicroeephalus.) 3. Le Narwal andersoniex. (JVarioalus andersonianus.) CARACTERES. Le corps et la queue très-allongés; la forme générale pres- que conique; la longueur de la tète égale au dixième ou à peu près delà longueur totale; les défenses sillonnées en spirale. Les défenses unies et sans spirale ni sillons. QUATRIEME GENRE. Les Anarn.\ks. (Anarnaci.) Une ou deux dents petites et recourbées à la mâchoire supérieure; point de dents ^ la mâchoire d'en bas; une nageoire sur le dos. espèce. caractère. 1. L'Anarnak groenlandais. (Anarnak groenlandkus.) < Le corps allongé. CINQUIÈME GENRE. Les Cachalots. (Catodontes.) La longueur de la tête égale à la moitié ou au tiers de la longueur totale du célacée; la mâchoire supé- rieure large, élevée, sans dents, ou garnie de dents courtes et cachées presque entièrement par la gencive ; la mâchoire inférieure étroite, et armée de dents grosses et coniques; les orifices des évents réunis, et situés au bout de la partie supérieure du museau; point de nageoire dorsale. PREMIER SOUS-GENRE. Une ou plusieurs éminences sur le dos. CARACTÈRES. } La queue très-étroite et conique ; une éminence longitudi- j nale, ou fausse nageoire, au-dessus de l'anus. i La tète plus longue que le corps ; les dents droites et poin- < tues ; le corps et la queue allongés; une éminence arron- ( die un peu au delà de l'origine de la queue. Les dents courbées, arrondies, et souvent plates à leurextré- ESPECES. 1. Le Cachalot macrocéphale. {Catodon macrocephalus.) 2. Le Cachalot trumpo. {Catodon trumpo.) 3. Le Cachalot svineval. {Catodon svineval.) ESPECE. i. Le Cachalot blanchâtre. {Catodon albicans.) mité ; une callosité raboteuse sur le dos. SECOND SOUS-GENRE. Point d' éminence sur le dos. CARACTÈRE. Les dents comprimées, courbées et arrondies à leur extré- mité. SIXIEME GENRE. Les Physales. (Physali.) La longueur de la tête égale à la moitié ou au tiers de la longueur totale du cétacée; la mâchoire su- périeure large, élevée, sans dents, ou garnie de dents courtes et cachées presque entièrement par la gencive ; la mâchoire inférieure étroite, et armée de dents grosses et coniques ; les orifices des évents réunis el situés sur le museau, à une petite distance de son extrémité; point de nageoire dorsale. ESPÈCE. CARACTÈRE. 1 . Le Phvsale cvL.NDR.QrE. j Une bosse sur le dos. {Phy salua cylindncus.) ' SEPTIÈME GENRE. Les Physétères. (Pliyseleri.) La longueur de la tète égale à la moitié ou au tiers de la longueur totale du célacée; la mâchoire su- périeure large, élevée, sans dents, ou garnie de dents petites el cachées par la gencive; la mâchoire inférieure étroite, el armée de dents grosses et coniques; les orifices des évents réunis et situés au bout ou près du bout de la partie supérieure du museau; une nageoiredorsale. CARACTÉliES. ESPECES. 1 . Le Physétère microps. {Physeter microps.) 2, Le Physétère orthodox. (Physeter orthodon.) f Les dents corirbées en forme de fnux ; I.t nageoire du dos ( grande, droite et pointue. i Les dents droites et aiguës j une bosse au-devant de la na- I geoire du dos. DES ORDRES, GENRES ET ESPECES. 27 ESPECE. 5. LePhysétère Mri.vR. (Pfiyscley Mnhtr.) ESPECE. \. Li; PllYSÉTÈUE SH.LON.Nl' {Pliyseli'i'Hn siifcat'i.t. ) CARACTERE. ( Les dents peu courbées, et terminées par un sommet obtus ; l la dorsale droite, pointue et très-liaute; deux ou trois ( bosses sur le dos, au delà de la nageoire doisale. ARTICLE SUPPLÉMENTAIRE. cAiiveTiînE. !La dorsale coiiicine l'ceouriii'e en arrière et placée au-dessus des pectorales (|u'clle éi^ale pres(jue en longueur; des dents pointues et droites à la mâchoire inférieure; des sil- ^ Ions inclinés de chaque côté de cette mâchoire. HUITIEME GENRE. Les Delpiunapïères. (Dclphinapleri i.) Les deii\ mâchoires garnies d'une rangée de dents très-fortes ; les orifices des denx évenls réunis et sitnés très-près du soniniel de la tèle; point de nageoire dorsale. ESPECES. 1. Le Delphinaptère béluga (De/phiiiiipteriis Béluga.) 2. Le Delphixaptère sénedette. {Delphinapterus Senedelta.) CARACTERES. L'ouverture de la gueule petite; les dents obtuses à leur sommet. L'ouverture de la gueule grande ; les dents aiguës à leur sommet. Les deux mâchoires garnies d'u et situés très- ESPÈCES. 1. Le Dauphin VULGAIRE. {Delphhuis vulyuris.) 2. Le Dauphin marsouin. (Dc'plihius Phocanu.) 3. Le Dauphin orque. {Delphinus Oi'ca.) 4. Le Daupiii.\ gladiateur. ( Del pli in us yladia lor. ) î>. Le Dauphin késarnack. (De/p/n'nus Xesai'nack.) (i. Le Dauphin diodon. {Delphiniis dindon.) 7. Le Dauphin ventru. {Delphinus venlricosus. ) NEUVIEME GENRE. Les Dauphins. (Delphini.) ne raiig(''e de dents très-fortes; les orifices des deux évenls réunis près du sommet de la tête; une nageoire dorsale. CARACTÈRES. Le corps et la queue allongés ; le museau très-distinct, très- aplati, très-avancé, et en forme de portion d'ovale; les dents pointues; la dorsale échancrée du côté de la caudale, et recourbée vers cette nageoire. Le corps et la queue allongés ; le museau arrondi et court; les dents pointues ; la dorsale presque triangulaire et rectiligne. Le corps et la queue allongés ; le crâne très-peu convexe ; le museau arrondi et très-court; la mâchoire supérieure un |)eu plus avancée que celle d'en bas; l'inférieure renflée dans sa partie inférieure, et plus large que celle d'en haut ; les dents inégales, mousses, coniques et recourbées à leur sommet; la hauteur de la dorsale, supérieure au dixième de la longueur totale du cétacée; cette nageoire placée Aers le milieu de la longueur du corps proprement dit. Le corps et la queue allongés ; le dessus de la tète très- convexe ; le museau très-arrondi et très-court; les deux mâchoires également avancées ; les dents aiguës et recour- bées ; la dorsale placée très-près de la nuque, et supé- rieure, par sa hauteur, au cinquième de la longueur totale du cétacée. Le corps et la queue allongés ; le dessus de la tète très- convexe ; le museau allonge et très-aplati; la mâchoire inférieure plus avancée que celle d'en haut; les dents presque cylindriques, droites et très-émoussées ; la partie antérieure du dos très-relevée ; la dorsale courbée, échancrée et placée très-près de la queue. Le corps et la queue coniques et allongés ; le dessus de la tète convexe; le museau allongé et très-aplati ; la mâchoire d'en bas ne présentant que deux dents pointues, placées à son extrémité; la dorsale lancéolée, et située très-près de la queue. Le museau très-court et arrondi ; la mâchoire inférieure sans renflement, et aussi avancée ipie celle d'en haut; le ventre très-gros; la dorsale située très-près de l'origine de la queue, assez basse et assez longue pour former un triangle rectangle. ■* Delphinaptére signifie dauphin sans nageoire, ou sans nafjeoire dorsale; le mot grec apteros signifie sans na- geoire. 28 HISTOIRE NATURELLE ESPÈCES. CARACTÈRES. 8. Le Dauphin férès. ( Le museau ti-ps-courl et arrondi ; les deiUs inégak's, ovoïdes, (Delplihms Feres.) \ hilobéeset arrondies dans leur sommet. I Le corps et la queue très nllong.'s; les dents longues; l'orifice 9. Le Dauphin de Duhamel. ) des évents très-large ; l'œil placé presque au-dessus de la {Delphinus Duhamelii.) \ pectorale; la dorsale située presque au-dessus de l'anus; ' la mâchoire inférieure, la gorge et le ventre, blancs. 10. Le Dauphin de Péron. ( ^"^ '^"^ d'un bleu noirâtre; le ventre, les côtés, le bout du {Delphinus Peronii.) mm^^-^n et 1 extrémité des nageoires et de la queue, d un ' \ blanc tres-eclatant. 11. Le Dauphin de Commerson. ( Le dos et^resque toute la surface de l'animal, d'un blanc {Delphinus Commer son il.) \ d'argent; les extrémités noirâtres. ARTICLE SUPPLÉMENTAIRE. ESPÈCE. CARACTÈRE. iLe museau très-aplati et très-allongé; plus de douze dents de chaque côté des deux mâchoires; la dorsale très-petite et plus rapprochée de la caudale que des pectorales; la cou- leur générale noire; les commissures blanches, ainsi que le bord des pectorales et celui d'une partie de la nageoire de la queue. DIXIÈME GENRE. Les H\'péroodons. (Hyperootlontes.) Le palais hérissé de petites dents; une nageoire dorsale. espèce. caractère. 1. L'HVPÉROODON BUTSKOPF. (y i- . 1 »• I J I„ ,„„„„„V.,;„ {Hyperoodon Butshopf.) \ ^' •""^'^«" ""•^^"^^' etaplati; la dorsale recourbée. DES CÉTACÉES. LES BALEINES. LA BALEINE FRANCHE. Balœna Mysticetus, Linn., Bonn., Cuv. En traitant de la baleine, nous ne voulons parler qu'à la raison; et cependant l'imagi- nation sera émue par l'immensité des objets que nous exposerons. Nous aurons sous les yeux le plus grand des animaux. La masse et la vitesse concourent à sa force : l'océan lui a été donné pour empire; et, en le créant, la nature paraît avoir épuisé sa puissance merveilleuse. Nous devons, en ctTet, rejeter parmi les fables l'existence de ce monstre hyperboréen, de ce redoutable babitant des mers, que des pécbeurs effi-ayés ont nommé Kraken, et, qui, long de plusieurs milliers de mètres, étendu comme un banc de sable, semblable à un amas de rocbes, colorant l'eau salée, attirant sa proie par le liquide abondant que répandaient ses pores, s'agilant en polype gigantesque, et relevant des bras nombreux comme aulant de mâts démesurés, agissait de même qu'un volcan sous-marin, et entr'ou- vrait, disait-on, son large dos pour engloutir, ainsi que dans un abîme, des légions de poissons et de mollusijues. Mais à la place de celte cliimère, la baleine francbe montre sur la surface des mers son énorme volume. Lorsque le temps ne manque pas à son développement, ses dimensions étonnenl. On ne peut guère douter qu'on ne l'ait vue, à cerlaines époques et dans certai- nes mers, longue de près de cent mètres; et dès lors, pour avoir une idée distincte de sa grandeur, nous ne devons pluslacomparer aveclesplus colossaux desanimaux terrestres. L'hippopotame, le rhinocéros, l'élépbant, ne peuventpasnous servir delermede comparai- ir' > > M I — I PI o -""'' DES BALEINES. 29 son. Nous no trouvons pas non ]>Ius tcllo nicsuio dans cos arbres iiii(i<[uos donl nous admirons les cinu's élevées : celle échelle esl encore Irop courle. Il l'aul (|ue nous ayons recours à ces flèches élancées dans les airs, au-dessus de queUiues temples golhi(iues; ou plutôt il faut que nous comparions la longueur de la haleine entièrement développée à la hauteur de ces monts qui forment les rives de tant de (leuves, lorsqu'ils ne coulent plus qu'à une petite distance de l'océan, et particulièrement à celle des montagnes (pii bordent les rivages de la Seine. En vair), par exemple, placerions-nous par la pensée une grande baleine auprès d'une des (ours du piincipal îemple de Paris; en vain la dresse- ri(nis-nous contre ce monument, un tiers de ranima! s'éléverail au-dessus du sommet de la tour. Longtemps ce géant des géants a exercé sur son vaste empire une domination non com- battue. Sans rival redoutable, sans besoins difficiles à satisfaire, sans appétits cruels, il l'égnait |)aisiblement sur la surface des mers dont les vents ne bouleversaient pas les flots, ou trouvait aisémeni, dans des baies entourées de rivages escarpés, un abri sûr contre les fureurs des tempêtes. Mais le pouvoir de l'homme a tout changé pour la baleine. L'art de la navigation a détruit la sécurité, diminué le domaine, altéré la destinée du plus grand des animaux. L'homme a su lui opposer un volume égal au sien, une force égale h la sienne. 11 a cons- truit, pour ainsi dire, une montagne flottante; il l'a animée, en quelque sorle, par son génie; il lui a donné la résistance des bois les plus compactes; il lui a imprimé la vitesse des vents, qu'il a su maîtriser par ses voiles; et, la conduisant contre le colosse de l'océan, il l'a contraint à fuir jusque vers les extrémités du monde. C'est malgré lui néanmoins que l'homme a ainsi relégué la baleine. Il ne l'a pas atta- quée pour l'éloigner de sa demeure, comme il en a écarté le tigre, le condor, le croco- dile et le serpent devin : il l'a combattue pour la conquéiir. Mais pour la vaincre il ne s'est pas contenté d'entreprises isolées et de combats partiels : il a médité de grands pré- paratifs, réuni de grands moyens, concerté de grands mouvements, combiné de grandes manœuvres; il a fait à la baleine une véritable guerre navale; et la poursuivant avec ses flottes jusqu'au milieu des glaces polaires, il a ensanglanté cet empire du froid, comme il avait ensanglanté le reste de la leri-e; et les cris du carnage ont i-etenti dans ces mon- tagnes flottantes, dans ces solitudes profondes, dans ces asiles redoutables des brumes, du silence et de la nuit. Cependant, avant de décrire ces terribles expéditions, connaissons mieux cette énorme baleine. Les individus de cette espèce, que l'on rencontre à une assez grande distance du pôle arctique, ont depuis vingt jusqu'à quarante mètres de longueur. Leur circonférence, dans l'endroit le plus gros de leur tète, de leur cor]\s ou de leur queue, n'est pas toujours dans la même proportion avec leur longueur totale. La plus grande circonférence surpas- sait en effet la moitié de la longueur dans un individu de seize mètres de long; elle n'éga- lait pas cette même longueur totale dans d'autres individus longs de plus de trente mètres. Le poids total de ces derniers individus surpassait cent cinquante mille kilogrammes. On a écrit que les femelles étaient plus grosses que les mâles. Cette différence, que Buffon a fait observer dans les oiseaux de proie, et que nous avons indiquée pour le plus grand nombre de poissons, lesquels viennent d'un œuf, comme lesj)iseaux, serait remar- quable dans des animaux qui ont des mamelles, et qui mettent au jour des petits tout formés. Quoi qu'il en soit de cette supériorité de la baleine femelle sur la baleine mâle, l'une et l'autre, vues de loin, paraissent une masse informe. On dirait que tout ce qui s'éloigne des autres êtres par un attribut très-frappant, tel que celui de la grandeur, s'en écarte aussi par le plus grand nombre de ses autres propriétés; et l'on croirait que lorsque la nature façonne plus de matière, produit un plus grand volume, anime des organes plus étendus, elle est forcée, pour ainsi dire, d'employer des précautions pai-liculières, de réunir des proportions peu communes, de fortifier les ressorts en les rapprochant, do consolider l'ensemble par la juxtaposition d'un très-grand nombre de parties, et d'exclure ainsi ces rapports entre les dimensions, que nous considérons comme les éléments de la beauté des formes, parce que nous les trouvons dans les objets les plus analogues à nos sens, à nos qualités, à nos modiilcations, et avec lesquels nous communiquons le plus fréquemment. 50 HISTOIRE NATURELLE En s'approoliant néanmoins de celte masse informe, on la voit en quelque sorte se changer en un tout mieux ordonné. On peu? comparer ce gigantesque ensemble à une espèce de cylindre immense et irrégulier, dont le diamètre est égal, ou à peu près, au tiers de la longueur. La tête forme la partie antérieure de ce cylindre démesuré; son volume égale le quart et quelquefois le tiers total du volume de la baleine. Elle est convexe par-dessus, de manière à représenter une portion d'une large sphère. Vers le milieu de celte grande voûle et un peu sur le derrière s'élève une bosse, sur laquelle sont placés les orifices des deux éveil ts. On donne ce nom d'évents à deux canaux qui partent du fond de la bouche, parcourent obliquement, et en se courbant, l'intérieur de la tête, et aboutissent vers le milieu de sa partie supérieure. Le diamètre de leur orifice extérieur est ordinairement le centième, ou environ, de la longueur totale de l'individu. Ils servent à rejeter l'eau qui pénètre dans l'intér'îeur de la gueule de la baleine fran- che, ou à introduire jusqu'à son larynx, et par conséquent jusqu'à ses poumons, l'air nécessaire à la respiration de ce cétacêe, lorsque ce grand mammifère nage à la surface de la mer, mais que sa tête est assez enfoncée dans l'eau pour qu'il ne puisse aspirer l'air par la bouche, sans aspirer en même temps une trop grande quantité de fluide aqueux. La baleine fait sortir par ces évents un assez grand volume d'eau pour qu'un canot puisse en être bientôt rempli. Elle lance ce fluide avec tant de rapidité, particulièrement quand elle est animée par des affections vives, tourmentée par des blessures et irritée par la douleur, que le bruit de l'eau Histoii'e di'S péelies des Hollandais, etc., lome I, page i^-i. \ Depuis 1787, à Songeons, près di- Beauvais. département de l'Oise, on monte les lunettes en fanon, au lieu de les monter en cuir ou en métal. Ce cliangement a beaucoup augmenté la fabrique. On y voit à présent des femmes, et même des enfants de dix à douze ans, monter des lunettes avec adresse et ha- bileté. (Description du département de l'Oise, par M. de Cambri; ouvrage digne d'un administrateur habile et d'un ami très-éelairéde sa patrie, des sciences et des arts.) s Histoire des pèches des Hollandais, etc., tome I, page 69. DES BALEINES. 53 plonge clans ses abîmes, et plusieurs des oiseaux privilégiés qui traversent avec tant de rapidité les vastes champs de l'air et s'élancent au plus haut de l'atmosphère. L'œil de la baleine est cependant placé sur une espèce de petite convexité, qui, s'élevant au-des- sus de la surface des lèvres, lui permet de se diriger de telle sorte, que lorsque l'animal considère un objet un peu éloigné, il peut le voir de ses deux yeux à la fois, rectifier les résultats de ses sensations, et mieux juger de la distance. Mais ce qui étonne dans le piemier moment de l'examen, c'est que l'œil de la baleine soit si petit, qu'on a peine quelquefois à le découvrir. Son diamètre n'esl souvent que la cent quatre-vingt-douzième paitie de la longueur totale du célacée. II est garni de pau- pières, comme l'œil des autres mammifères : mais ces paupières sont si gonflées par la graisse huileuse qui en occupe l'intérieur, qu'elles n'ont presque aucune mobilité; elles sont d'ailleurs dénuées de cils, et l'on ne voit aucun vestige de cette troisième paupière que Ton peut apei'cevoir dans l'homme, que l'on remarque dans les quadrupèdes, et qui est si développée dans les oiseaux. La baleine païaît donc privée de presque tous les moyens de garantir i'inlérieur de son œil, des impressions douloureuses de la lumière très-vive que répandent autour d'elle, pendant les longs jours de l'été, la surface des mers qu'elle fréquente, ou les montagnes de glace dont elle est entourée. Mais, avant la fin de cet article, nous remarquerons com- bien les elïets de la conformation particulière de cet organe peuvent suppléer au nombre et à la mobilité des paupières. L'œil de la baleine, considéré dans son ensemble, est assez aplati par-devant pour que son axe longitudinal ne soit quelquefois, à son axe transverse, que dans le rapport de 6 à 11 . Mais il n'en est pas de même du cristallin : conformé comme celui des poissons, des phoques, de plusieurs quadrupèdes ovipares qui marchent ou nagent souvent au- dessous de l'eau, et des cormorans, ainsi que de quelques autres oiseaux plongeurs, le cristallin de la baleine franche est assez convexe par-devant et par-derrière pour ressem- bler à une siihèrc, au lieu de représenter une lentille, de même que celui des quadrupè- des, et surtout celui des oiseaux. Il paraît du moins que le rapport de l'axe longitudinal, du cristallin à son diamètre transverse, est, dans la baleine franche, comme celui de 13 à 15, lors même que ce diamètre et cet axe sont les plus difTérents l'un de l'autre i. La forme générale de l'œil est maintenue, en très-grande partie, dans la baleine fran- che, comme dans les animaux dont l'œil n'est pas sphérique, par l'enveloppe à laquelle on a donné le nom de sclérotique, et qui environne tout l'organe de la vue, excepté dans l'endroit où la cornée est située. Ce nom de sclérotique venant de sclérotes, qui, en grec, signifie dureté, convient bien mieux à l'enveloppe de l'œil de la baleine franche dans laquelleelle est très-dure, qu'à celle del'œil de l'homme etdel'œil des quadrupèdes, dans lesquels, ainsi que dans l'homme, elle est remarquable par sa mollesse. Mais la scléroti- que de la baleine franche n'a pas dans toute son étendue une égale dureté : elle est beau- coup plus dure dans ses parties latérales que dans le fond de l'œil, quoiqu'elle soit très- fréquemment, dans ce même fond, épaisse de plus de trente-six millimètres, pendant que l'épaisseur des parties latérales n'en excède guère vingt-quatre. Cette dilTérence vient de ce que les mailles que l'on voit dans la substance fibreuse, et en apparence tendineuse, de la sclérotique, sont plus grandes dans le fond que sur les côtés de l'œil, et qu'au lieu de contenir une matière fongueuse et flexible, comme sur ces mêmes côtés, elles sont remplies, Ners le fond de l'a^il, dune huile proprement dite. Au reste, cette portion moins dure de la sclérotique de la baleine est traversée par un canal dans lequel passe l'extrémité du nerf optique : les parois de ce canal sont for- mées par la dure-mère; et c'est de la face externe de cette dure-mère que se détachent, comme par un épanouissement, les fibres qui composent la sclérotique. On distingue d'autant plus ces fibres, que leur couleur est blanche, et que la substance renfermée dans les mailles (pi'elles entourent est d'une nuance brune. Nous entrons avec plaisir dans les détails en apparence les plus minutieux, parce que tout intéresse dans un colosse tel que la baleine franche, et que nous découvrons facile- ment dans ses organes très-développés, ce que notre vue, même aidée par la loupe et par le microscope, ne peut pas toujours distinguer dans les organes analogues des autres animaux. La baleine franche est, pour ainsi dire, un grand exemplaire de l'être organisé, vivant et sensible, dont aucun caractère ne peut échapper à l'examen. 1 Cuvier, Leçons d'analomie comparée, vol. Il, page 570. 54 HISTOIRE NATURELLE C'est ainsi, par exemple, qu'on voit dans la haleine, encore mieux que dans les rhino- céros ou dans d'autres énormes quadiupèdes, la manière dont la sclérotique se réunit souvent à la cornée. Au lieu d'être simplement attachée à cette cornée par une celhilosité, elle pénètre fréquemment dans sa substance; et l'on aperçoit facilement les fibres blan- ches de la sclérotique de la haleine, qui entrent dans l'épaisseur de sa cornée, en fila- ments très-déliés, mais assez longs. C'est encore ainsi que, dans la choroïde ou seconde enveloppe de l'œil de la haleine, on peut distinguer sans aucune loupe les ouvertures des vaisseaux, de même que la membrane intérieure que l'on connaît sous le nom de Ruyschienne ; et qu'on compte, pour ainsi dire, les fibres rayonnantes qui, semblables à des cercles, entourent le cris- tallin sphérique. Continuons cependant. Lorsque la prunelle de la baleine franche est réfrécie par la dilatation de l'iris, elle devient une ouverture allongée transversalement. L'ensemble de l'œil est d'ailleurs mù dans ce cétacée par quatre muscles droits, par un autre muscle droit, nommé siispenseur, et divisé en quatre; et par deux muscles obli- ques, l'un supérieur et l'autre inférieur. Remarquons encore que la baleine, comme la plupart des animaux qui vivent dans l'eau, n'a pas de points lacrymaux, ni de glandes destinées à répandre sur le devant de l'œil une liqueur propre à le tenir dans l'état de propreté et de souplesse nécessaire; mais que l'on trouve sous la paupière supérieure des sortes de lacunes d'où s'écoule une humeur épaisse et mucilagineuse. Passons maintenant à l'examen de l'organe de l'ouïe. La baleine a dans cet organe, comme tous les cétacées , un labyrinthe, trois canaux membraneux et demi-circulaires, un limaçon, un orifice cochléaire, un vestibule, un orifice vestibidaire i, une cavité appelée caisse du tympan, une membrane du tympan, des osselets articulés et placés dans cette caisse depuis cette membrane du tympan jus- qu'à l'orifice vestihulaire, une trompe nommée trompe d'Eustache <■!, et un canal qui, de la membrane du tympan, aboutit et s'ouvre à l'extérieur. Le limaçon de la baleine est même fort grand; toutes ses parties sont bien dévelop- pées. L'orifice ou la fenêtre cochléaire qui fait communiquer ce limaçon avec la caisse du tympan, oflVe une grande étendue. Le marteau, un des osselets de la caisse du tympan, et qui communique immédiatement avec la membrane du même nom, présente aussi des dimensions très-remarquables par leur grandeur. Mais la spirale du limaçon ne fait qu'un tour et demi, et ne s'élève pas à mesure quelle enveloppe son axe. Il est si difficile d'apercevoir les canaux demi-circulaires, qu'un très-grand anatomiste, Pierre Camper, en a nié l'existence, et qu'on croirait peut-être encore qu'ils manquent à l'oreille de la baleine, malgré les indications de l'analogie, sans les recherches éclairées de notre confrère Cuvier. Le marteau n'a point cet appendice que l'on connaît sous le nom de manche, le tympan a la forme d'un entonnoir allongé, dont la pointe est fixée au bas du col du marteau. Lçmêat, ou conduit extérieur, n'est osseux dans aucune de ses portions; c'est un canal cartilagineux et très-mince, qui part du tym- pan, serpente dans la couche graisseuse, parvient jusqu'à la surface de la peau, s'ouvre à l'extérieur par un trou très-petit, et n'est terminé par aucun vestige cle conque, de pavillon membraneux ou cartilagineux, d'oreille externe i)lus ou moins large ou plus ou moins longue. Ce défaut d'oreille extérieure qui lie la baleine franche avec tous les autres cétacées, avec les lamantins, les dugons, les morses, et le plus grand nombre de phoques, les éloigne de tous les autres mammifères, et pounait presque être compté parmi les carac- tères distim-lifs des animaux qui passent la plus grande partie de leur vie dans l'eau douce ou salée. L'oreille des cétacées présente cependant des particularités plus dignes d'attention que celles (|ue nous venons d"indi((iier. 1 Nous pri'ft'ron.s les ('pitiièlos do roc/i/c(i!rc et do vc.iHl)ulnirc, jiroposôos |tai' nolic collôgue Cm ior, à celles do ronde et dVna/e, qui ne peuvent être employées avec exactitude qu'on parlant de l'organe de l'ouïe de l'homme et d'un petit nombre d'animaux. 2 Le tiil)e dont nous parlons, et tous los tul)cs analogues que peut présenter l'organe de l'ouïe de riiomnio ou des animaux, ont l'tt' appelés Iruiiipe (t'Ei(sl Je réfléchis sur ce qui venait de se passer, et j'admis pour un moment la possibilité » que cette eau infecte avait fait fuir les baleines. » Quelques jours après, j'ordonnai à tous mes bateaux de conserver cette même eau, et » de la jeter à la mer tous ensemble, si les baleines approchaient, sauf à couper leurs » câbles et à fuir si ces monstres continuaient d'avancer. » Ce second essai réussit à merveille ; il fut répété deux ou trois fois, et toujours avec » succès; et depuis je me suis intimement persuadé que la mauvaise odeur de cette eau ' pourrie est sentie de loin par la baleine, et qu'elle lui déplaît. » Cette découverte est fort utile à toutes les pêches faites par bateaux, etc. » Les baleines franches sont donc averties fortement et de loin de la présence des corps odorants. Elles entendent aussi, à de grandes distances, des sons ou des bruits même assez faibles. Et d'abord, pour percevoir les vibrations du fluide atmosphérique, elles ont reçu un canal déférent très-large, leur trompe cVEustache ayant un grand diamètre. Mais de plus, dans le mêmetempsoùellesnagentàla surface de l'Océan, leur oreille est presque toujours plongée à deux ou trois mètres au-dessous du niveau de la mer. C'est donc par le moyen de l'eau que les vibiafions sonores parviennent à leur organe acoustique; et tout le monde sait que l'eau est un des meilleurs conducteurs de ces vibrations, que les sons les plus faibles suivent des courants ou des masses d'eau jusqu'à des distances bien supérieures à l'espace que leur fait parcourir le fluide atmosphérique : cl combien de fois, assis sur les rives d'un grand fleuve, n'ai-je pas, dans ma patiie i, entendu, de près de vingt myriamètrcs, des bruits, et particulièrement des coups de canon, que je n'aurais peut- être pas distingués de quatie ou cinq myriamètres, s'ils ne m'avaient été transmis que par l'air de l'atmospliére. Voici d'ailleurs une raison forte pour supposer dans l'oreille de la baleine franche un assez haut degré de délicatesse. Ceux qui se sont occupés d'acoustique ont pu remarquer depuis longtemps, comme moi, que les personnes dont l'organe de l'ouïe est le plus sen- sible, et qui reconnaissent dans un son les plus faibles nuances d'élévation, d'intensité ou de toute autre modification, né reçoivent cependant des corps sonores que les impres- sions les plus confuses, lorsqu'un bruit violent, tel que celui du tambour ou d'une grosse cloche, retentit auprès d'elles. On les croirait alors très-sourdes; elles ne s'aperçoivent même, dans ces moments d'ébranlement extraordinaire, d'aucun autre effet sonore que celui qui agite leur organe auditif, très-facile à émouvoir. D'un autre côté, les pêcheurs qui poursuivent la baleine franche savent que, lorsqu'elle rejette par ses évents une très- grande quantité d'eau, le bruit du fluide qui s'élève en gerbes et retombe en pluie sur la surface de l'océan l'empêche si foi't de distinguer d'autres effets sonores, que, dans cette circonstance, des bâtiments peuvent souvent s'approcher d'elle sans qu'elle en soitavertie, et qu'on choisit presque toujours ce temps d'étourdissement pour l'atteindre avec plus de facilité, l'attaquer de plus près et la harponner plus sûrement. La vue des baleines franches doit être néanmoins aussi bonne, et peut-être meilleure que leur ouïe. En ell'et, nous avons dit que leur cristallin était presque sphérique. Il a souvent une densité supérieure à celle du cristallin des quadrupèdes et des autres animaux qui vivent toujours dans l'air de l'atmosphère. Il présente même une seconde qualité plus remar- quable encore : imprégné de substance huileuse, il est plus inflammable que le cristallin (les animaux terrestres. Aucun physicien n'ignore que plus les rayons lumineux tombent obliquement sur la surface d'un corps diaphane, et plus, en le traversant, ils sont réfraclês, c'est-à-dire 1 Près d'Agen. 42 HISTOIRE NATURELLE détournés de leur première direction , et réunis dans un foyer à une pius petite distance de la substance transparente. La réfraction des rayons de la lumière est donc plus grande au travers d'une sphère que d'une lentille aplatie. Elle est aussi proportionnée à la densité du corps diaphane; et Newton a appris qu'elle est également d'autant plus forte que la substance traversée par les reyons lumineux exerce, par sa nature inllammable, une attraction plus puissante sur ces mêmes rayons. Trois causes très-actives donnent donc au cristallin des baleines, comme à celui des phoques et des poissons, une réfraction des plus fortes. Quel est cependant le fluide que traverse la himière pour arriver à l'organe de la vue des baleines franches? Leur œil, placé auprès de la commissure des lèvres, est presque toujours situé à plusieurs mètres au-dessous du niveau de la mer, lors même qu'elles nagent à la surface de l'Océan ; les rayons lumineux ne parviennent donc à l'œil des baleines qu'en passant au travers de l'eau. La densité de l'eau est très-supérieure à celle de l'air, et beaucoup plus rappiochée de la densité du cristallin des baleines. La réfrac- lion des rayons lumineux est d'autant plus fail)le (juc la densité du fluide qu'ils tiaversent est moins différente de celle du corps diaphane qui doit les réfracter. La lumière, passant de l'eau dans l'œil et dans le cristallin des baleines, serait donc très-peu réfractée ; le foyer où les rayons se réuniraient serait très-éloigné de ce cristallin; les rayons ne seraient pas rassemblés au degré convenable lorsqu'ils tomberaient sur la rétine, et il n'y aurait pas de vision distincte, si cette cause d'une grande faiblesse dans la réfraction n'était contre-balancée par les trois causes puissantes et contraires que nous venons d'indiquer. Le cristallin des baleines franches présente un degré de sphéricité, de densité et d'infiammabililé, ou, en un seul mot, un degré de force réfringente très-propre à compen- ser le défaut de réfraction que produit la densité de l'eau. Ces cétacées ont donc un organe optique très-adapté au fluide dans lequel ils vivent; la lame d'eau qui couvre leur œil, et au travers de laquelle ils aperçoivent les corps étrangers, est pour eux comme un instrument de dioptriquc, comme un verre artificiel, comme une lunette capable de rendre leur vue nette et distincte, avec cette différence qu'ici c'est l'organisation de l'œil qui corrige les effets d'un verre qu'ils ne peuvent quitter, et que les lunettes de l'homme compensent au contiaire les défauts d'un œil déformé, altéré ou atTaibli, auquel on ne peut rendre ni sa force, ni sa pureté, ni sa forme. Ajoutons une nouvelle considération. Les rivages couverts d'une neige brillante, et les montagnes de glaces polies et éclatan- tes, dont les baleines franches sont souvent très-près, blesseraient d'autant plus leurs yeux que ces organes ne sont pas garanlis par des paupières mobiles, comme ceux des quadrupèdes, et que pendant plusieurs mois de suite ces mers hyperboréennes et gelées réfléchissent les rayons du soleil. Mais la lame d'eau qui recouvre l'œil de ces cétacées, est comme un voile qui intercepte une grande quantité de rayons de lumière; l'animal peut l'épaissir facilement et avec promptitude, en s'enfonçant de quelques mètres au-dessous de la surface de la mer; et si, dans (pielques circonstances très-rares et pendant des moments très-courts, l'œil de la haleine est tout à fait hors de l'eau, on va comprendre aisément ce qui remplace le voile aqueux qui ne le garantit plus d'une lumière trop vive. La réfraction que le cristallin produit est si fort augmentée par le peu de densité de l'air qui a pris alors la place de l'eau, et qui aboutit jusqu'à la cornée, que le foyer des rayons lumineux, plus rapproché du cristallin, ne tombe plus sur la rétine, n'agit plus sur les houppes nerveuses qui composent la véritable partie sensible de l'organe, et ne peut plus éblouir le cétacée. Les baleines franches ont donc reçu de grandes sources de sensibilité, d'instinct et d'intelligence, de grands principes de mouvement, de grandes causes d'action. Voyons agir ces animaux, dont tous les attributs sont des sujets d'admiration et d'étude. Suivons-les sur les mers. Le printemps leur donne une force nouvelle; une chaleur secrète pénètre dans tous leurs organes; la vie s'y ranime; ils agitent leur masse énorme; cédant au besoin impé- rieux qui les consume, le mâle se rapproche plus que jamais de la femelle; ils cherchent dans une baie, dans le fond d'un golfe, dans une grande l'ivière, une sorte de retraite et d'asile; et biùlant l'un pour l'autre d'une ardeur que ne peuvent calmer, ni l'eau qui les DES BALEINES. 45 arrose, ni !e soulTle des vents, ni les glaces qui flottent encore autour d'eux, ils se livrent à cette union intime qui seule peut l'apaiser. En comparant et en pesant les témoignages des pêcheurs et des observateurs, on doit croire que, lors de leur accou])lemeul, le mâle et la femelle se dressent, pour ainsi dire, l'un contre l'autre, enfoncent leur queue, relèvent la partie antérieure de leur corps, portent leur tète au-dessus de l'eau, et se maintiennent dans cette situation verticale, en s'embrassant et se serrant étroitement avec leurs nageoires pectorales i. Comment pour- raient-ils, dans toute autre position, respirer l'air de ratmosi)hère, qui leur est alors dautant plus nécessaire, qu'ils ont besoin de tempérer l'ardeur qui les anime? D'ailleurs, indépendamment des relations uniformes que font à ce sujet les pécheurs du Groenland, nous avons en faveur de notre opinion une autorité irrécusable. Notre célèbre confrère M. de Saint-Pierre, membre de l'Institut national, assure avoir vu plusieurs fois, dans son voyage à l'ile de France, des baleines accouplées dans la situation que nous venons dindiquer. Ceux (|ui ont lu l'hisloirc de la tortue franche n'ont pas besoin que nous fassions remar- quer la lessemblancc qu'il y a entre cette situation et celle dans laquelle nagent les tor- tues franches lorsqu'elles sont accouplées. On ne doit pas cependant retrouver la même analogie dans la durée de l'accouplement. Nous ignorons pendant quel temps se prolonge celui des baleines l'ranches; mais d'après les l'apports qui les lient aux autres mammifè- res, nous devons le croire très-court, au lieu de le supi)oser très-long, comme celui des tortues marines. Il n'en est pas de même de la durée de l'attachement du màle pour sa femelle. On leur a attribué une grande constance; et on a cru reconnaître j)endant plusieurs années le même màle assidu auprès de la même femelle, partager son repos et ses jeux, la suivre avec fidélité dans ses voyages, la défendre avec courage, et ne l'abandonner qu'à la mort. On dit que la mère porte son fœtus pendant dix mois ou environ ; ipie pendant la ges- tation elle est plus grasse qu'auparavaiit, surtout lorsqu'elle approche du temps où elle doit mettre bas. Quoi qu'il en soit, elle ne donne ordinairement le jour qu'à un baleineau à la fois, et jamais la même portée n'en a renfermé plus de deux. I.e baleineau a presque toujours plus de sept ou huit mètres en venant à la lumièr'e. Les pêciieuis du Groenland, qui ont eu tant d'occasion d'examiner les habitudes de la baleine franche, ont exposé la manière dont la baleine mère allaite son baleineau. Lorsqu'elle veut lui donner à teter, elle s'approche de la surface de la mer, se retourne à demi, nage ou flotte sur un côté, et, par de légères, mais fréquentes oscillations, se place tantôt au-dessous, tantôt au-dessus de son baleineau, de manière que l'un et l'autre puissent alternativement rejeter par leurs évents l'eau salée trop abondante dans leur gueule, et recevoir le nouvel air atmos- phérique nécessaire à leur respiration. Le lait ressemble beaucoup à celui de la vache, mais contient plus de crème et de substance nutritive. Le baleineau tette au moins pendant un an; les Anglais l'appellent alors Shortead. Il est très-gros, et peut donner environ cinquante tonneaux de graisse. Au bout de deux ans, il reçoit le nom de Stant, paraît, dit-on, comme hébété, et ne fournit qu'une trentaine de tonneaux de substance huileuse. On le nomme ensuile Sculfish, et l'on ne connaît plus son âge que par la longueur des barbes ou extrémités de fanons qui bordent ses mâchoires. Ce baleineau est, pendant le temps qui suit immédiatement sa naissance, l'objet d'une grande tendresse, et d'une sollicitude qu'aucun obstacle ne lasse, qu'aucun danger n'inti- mide. La mère le soigne même quelquefois pendant trois ou quatre ans, suivant l'asser- tion des premiers navigateurs qui sont allés à la pèche de la baleine, et suivant l'opinion d'Albert, ainsi que de quelques autres écrivains qui sont venus après lui. Elle ne le perd pas un instant de vue. S'il ne nage encore qu'avec peine, elle le précède, lui ouvre la route au milieu des flots agités, ne souffre pas qu'il reste trop longtemps sous l'eau, l'instruit par son exemple, l'encourage, pour ainsi dire, par son attention, le soulage dans sa fatigue, le soutient lorsqu'il ne ferait plus que de vains efforts, le prend entre sa nageoire pectorale et son corps, l'embrasse avec tendresse, le serre avec précaution, le met quelquefois sur son dos, l'emporte avec elle, modère ses mouvements pour ne pas laisser échapper son doux fardeau, pare les coups qui pourraient l'atteindre, attaque i Bonnaterre, Cétologie. Plnnclicsdc l'Encyc. méth. 44 HISTOIRE NATURELLE l'ennemi qui vourlrail le lui ravir, et, lors même qu'elle trouverait aisément son salut dans la fuite, combat avec acharnement, brave les douleurs les plus vives, renverse et anéantit ce qui s'oppose à sa force, ou répand tout son sang et meurt plutôt que d'aban- donner l'étie qu'elle chérit plus que sa vie. Affection mutuelle et touchante du mâle, de la femelle, et de l'individu qui leur doit le jour, première source du bonheur pour tout être sensible, la surface entière du globe ne peut donc vous offrir un asile i! Ces immenses mers, ces vastes solitudes, ces déserts reculés des pôles, ne peuvent donc vous donner une retraite inviolable! En vain vous vous êtes confiée à la grandeur de la distance, à la rigueur des frimas, à la violence des tempêtes : ce besoin impérieux de jouissances sans cesse renouvelées, que la société humaine a fait naître, vous poursuit au travers de l'espace, des orages et des glaces, il vous trouble au l)out du monde, comme au sein des cités qu'il a élevées; et, fils ingrat de la nature, il ne tend qu'à l'attrister et l'asservir! Cependant quel temps est nécessaire pour que ce baleineau si chéri, si soigne, si pro- tégé, si défendu, parvienne au teime de son accroissement? On l'ignore. On ne connaît pas la durée du développement des baleines : nous savons seulement qu'il s'opère avec une grande lenteur. 11 y a plus de cinq ou six siècles qu'on donne la chasse à ces animaux; et néanmoins, depuis le premier carnage que l'homme en a fait, aucun de ces cétacées ne paraît avoir encore eu le temps nécessaire pour acquérir le volume qu'ils présentaient lors des premières navigations et des premières pèches dans les mers polaires. La vie de la baleine peut donc être de bien des siècles; et lorsque Bufi'on a dit : Une baleine peut bien vivre mille ans, puisqu'une carpe en vit plus de deux cents, il n'a rien dit d'exagéré. Quel nouveau sujet de réflexions! Voilà, dans le même objet, l'exemple de la plus longue durée, en même temps que de la plus grande masse; et cet être si supérieur est un des habitants de l'antique océan. 3Iais quelle quantité d'aliments et quelle nourriture particulière doivent développer un volume si énorme, et conserver pendant tant de siècles le souffle qui l'anime et les ressorts qui le font mouvoir? Quelques auteurs ont pensé que la baleine franche se nourrissait de poissons, et parti- culièrement de gades, de scombres et de dupées; ils ont même indiqué les espèces de ces osseux qu'elle préférait : mais il paraît qu'ils ont attribué à la baleine franche ce qui appartient au nordcaper et à quelques autres baleines. La franche n'a vraisemblablement pour aliments que des crabes et des mollusques, tels que des actinies et des clios. Ces animaux, dont elle fait sa proie, sont bien petits; mais leur nombre compense le peu de substance que présente chacun de ces mollusques ou insectes. Ils sont si multipliés dans les mers fréquentées par la baleine franche, que ce cétacée n'a souvent qu"à ouvrir la gueule pour en prendre plusieurs milliers à la fois. Elle les aspire, pour ainsi dire, avec l'eau de la mer qui les entraîne, et qu'elle rejette ensuite par ses évents; et comme cette eau salée est quelquefois chargée de vase, et charrie des algues et des débris de ces plantes marines, il ne serait pas surprenant qu'on eût trouvé dans Teslomac de quelques baleines franches, des sédiments de limon et des fragments de végétaux marins, quoique l'ali- ment qui convient au cétacée dont nous écrivons l'histoire ne soit composé que de substances véritablement animales. Une nouvelle preuve du besoin qu'ont les baleines franches de se nourrir de mollus- ques et de crabes, est l'état de maigreur auquel elles sont réduites lorsqu'elles séjour- nent dans des mers où ces mollusques et ces crabes sont en très-petit nombre. Le capi- taine Jacques Colnelt a vu et pris de ces baleines dénuées de graisse, à seize degrés treize minutes de latitude boréale, dans le grand Océan équinoxial, auprès de Guafimala, et par conséquent dans la zone torride. Elles étaient si maigres, qu'elles avaient à peine assez d'huile pour floller; et lorsqu'elles furent dépecées, leurs carcasses coulèrent à fond comme des pierres pesantes. Les qualités des aliments de la baleine franche donnent à ses excréments un peu de solidité, et une couleur ordinairement voisine de celle du safran, mais qui, dans certaines circonstances, offre des nuances rougeàties, et peut fournir, suivant l'opinion de cer- tains auteurs, une teinture assez belle et durable. Celle dernière propriété s'accorderait avec ce que nous avons dit dans plus d'un endroit de VHistoire des poissons. Nous y avons I Voyez partifiilicrcmcut une Icltro de M. de la Courtaudièrc, adressée de Saint-Jcan-de-Luz à Duhamel, et publiée par ce dernier dans son Traité des Pèches. DES BALEINES. 45 fait observer que le? mollusques noii-seulemenl élaboiaient ce(fe substance, qui, en se durcissant autour d'eux, devenait une nacre brillante ou une coquille ornée des plus vives couleurs, mais encore paraissaient fournir aux poissons dont ils étaient la proie la matière argentine qui se rasseniblait en écailles resplendissantes du feu des diitmanls et des pierres précieuses. La cliair et les sucs de ces mollusques, décomposés et remaniés, pour ainsi dire, dans les organes de la baleine franclie, ne produisent ni nacre, ni coquille, ni écailles vivement colorées, mais transmettraient à un des résultats de la digestion de ce cétacée des éléments de couleur plus ou moins nombreux et plus ou moins actifs. Au reste, à quelque distance ([ue la Italeine IVancbe doixe aller clierclier raliment qui lui convient, elle peut la franchir avec une grande facilité; sa vitesse est si grande, que ce cétacée laisse derrière lui une voie large et profonde, comme celle d'un vaisseau qui vogue à pleines voiles. Elle parcourt onze mètres par seconde. Elle va plus vile que les vents alizés; deux fois plus prompte, elle dépasserait les vents les plus impétueux; trente fois plus rapide, elle aurait franchi l'espace aussitôt que le son. En sui)posant que douze heures de repos lui sullisent par joui-, il ne lui faudrait que quarante-sept jours ou environ pour faire le tour du monde en suivant l'équaleur, et vingt-quatre jours pour aller d'un pôle à l'autre, le long d'un méridien. Comment se donne-l-elle cette vitesse prodigieuse ? par sa caudale, mais surtout par sa queue. Ses muscles étant non-seulement très-puissants, mais très-souples, ses mouvements sont faciles et soudains. L'éclair n'est pas plus prompt qu'un coup de sa caudale. Cette nageoire, dont la surface est (juelquefois de neuf ou dix mèties carrés, et qui est horizon- tale, frappe l'eau avec violence, de haut en bas, ou de bas en haut, lorsque l'animal a besoin, pour s'élever, d'éprouver de la résistance dans le fluide au-dessus duquel sa queue se trouve, ou que, tendant à s'enfoncer dans l'océan, il cherche un obstacle dans la couche aqueuse qui recouvre sa queue. Cependant, lorsque la baleine part des profon- deurs de l'océan pour monter jusqu'à la surface de la mer, et que sa caudale agit plusieurs fois de haut en bas, il est évident qu'elle est obligée, à chaque coup, de relever sa caudale pour la rabaisser ensuite. Elle ne la porte cependant vers le haut qu'avec lenteur, au lieu que c'est avec rapidité qu'elle la ramène vers le bas jusqu'à la ligne horizontale et même au delà. Par une suite de cette différence, l'action que le cétacée peut exercer de bas en haut, et qui l'empêcherait de s'élever, est presque nulle relativement à celle qu'il exerce de haut en bas; et ne perdant presque aucune partie de la grande force qu'il emploie pour son ascension, il monte avec une vitesse extraordinaire. 3fais, lorsqu'au lieu de monter ou de descendre, la baleine veut s'avancer horizontale- ment, elle frappe vers le haut et vers le bas avec une égale vitesse ; elle agit dans les deux sens avec une force égale; elle trouve une égale résistance; elle éprouve une égale réaction. La caudale néanmoins, en se portant vers le bas et vers le haut, et en se rele- vant ou se rabaissant ensuite comme un ressort puissant, est hors de la ligne horizon- tale; elle est pliée sur l'extrémité de la queue à laquelle elle est attachée; elle forme avec cette queue un angle plus ou moins ouvert et tourné alternativement vers le fond de l'océan et vers l'atmosphère; elle présente donc aux couches d'eau supérieures et aux cou- ches inférieures une surface inclinée; elle reçoit, pour ainsi dire, leur réaction sur un plan incliné. Quelles sont les deux directions dans lesquelles elle est repoussée? Lorsque, après avoir été relevée, et descendant vers la ligne horizontale, elle frappe la couche d'eau inférieure, il est clair qu'elle est repoussée dans une ligne dirigée de bas en haut, mais inclinée en avant. Lorsqu'au contraire, après avoir été rabaissée elle se relève vers la ligne horizontale pour agir contre la couche d'eau supérieure, la réaction qu'elle reçoit est dans le sens d'une ligne dirigée de haut en bas, et néanmoins inclinée en avant. L'impulsion supérieure et l'impulsion inférieure se succédant avec tant de rapidité, que leurs eiïets doivent être considérés comme simultanés, la caudale est donc poussée en même temps dans deux directions qui tendent l'une vers le haut, et l'autre vers le bas. Mais ces deux directions sont obliques; mais elles partent en quelque sorte du même point; mais elles forment un angle; mais elles peuvent être regardées comme les deux côtés contigus d'un parallélogramme. La caudale et par conséquent la baleine, dont tout le corps partage le mouvement de cette nageoire, doivent donc suivre la diagonale de ce parallélogramme, et par conséquent se mouvoir en avant. La baleine parcourt une ligne 46 HISTOIRE NATURELLE honzonlale,si la répulsion supérieure ef la répulsion inférieure sont égales: elle s'avance en s'élevant, si la réaction qui vient d'en bas l'emporte sur l'autre; elle s'avance en s'abais- sant, si la répulsion produite i)ar les couches supérieures est la plus forte; et la diago- nale qu'elle décrit est d'autant plus longue dans un temps donné, ou, ce qui est la même chose, sa vitesse est d'autant plus grande que les couches d'eau ont été frappées avec plus de vigueur, que les deux réactions sont plus puissantes et que l'angle formé par les directions de ces deux forces est plus aigu. Ce que nous venons de dire explique pourquoi, dans les moments où la baleine veut monter verticalement, elle est obligée, après avoir relevé sa caudale, et à l'instant où elle veut frapper l'eau, non-seulement de l'amener cette nageoire jusqu'à la ligne horizontale, comme lorsqu'elle ne veut que s'avancer horizontalement, mais même de la lui faire dépasser vers le bas. En eftet, sans celte précaution, la caudale, en se mouvanl sur son articulation, en tournant sur l'extrémité de la queue comme sur nna charnière, et en ne retombant cependant que jusqu'à la ligne horizontale, serait repoussée de bas en haut sans doute, mais dans une ligne inclinée en avant, parce qu'elle aurait agi elle-même par un plan incliné sur la couche d'eau inférieure. Ce n'est qu'après avoir dépassé la ligne horizontale, qu'elle reçoit de la couche inférieure une impulsion qui (end à la porter de bas en haut, et en même temps en arrière, et qui, se combinant avec la première répul- sion, laquelle est dirigée vers le haut et obliquement en avant, peut déterminer la cau- dale à parcourir une diagonale qui se trouve la ligne verticale, et par conséquent forcer la baleine à monter verticalement. Un raisonnement semblable démontrerait pourquoi la baleine qui veut descendre dans une ligne verticale est obligée, après avoir rabaissé sa caudale, de la relever contre les couches supérieures, non-seulement jusqu'à la ligne horizontale, mais même au-dessus de cette ligne. Au reste, on comprendra encore mieux les effets que nous venons d'exposer, lorsqu'on saura de quelle manièie la baleine franche est plongée dans l'eau, même lorsqu'elle nage à la surface de la mer. On peut commencer d'en avoir une idée nette, eîi jetant les yeux sur les dessins que sir Joseph Bancks, mon illustre confrère, a bien voulu m'envoyer, que j'ai fait graver, et qui représentent la baleine nordcaper. Qu'on regarde ensuite le dessin (jui représente la baleine franche, et que l'on sache que lorsqu'elle nage même au plus haut des eaux, elle est assez enfoncée dans le fluide qui la soutient, pour qu'on n'aperçoive que le sommet de sa tète et celui de son dos. Ces deux sommités s'élèvent seu- les au-dessus de la surface de la mer. Elles paraissent comme deux portions de sphère séparées; car l'enfoncement compris entre le dos et la tète est recouvert par l'eau; et du haut de la sommité antérieure, mais très-près de la surface des flots, jaillissent les deux colonnes aqueuses que la baleine franche lance par ses évents. La caudale est donc placée à une distance de la surface de l'océan, égale au sixième ou à peu près de la longueur totale du cétacée; et par conséquent, il est des baleines où cette nageoire est surmontée par une couche d'eau épaisse de six ou sept mètres. I.a caudale cependant n'est pas pour la baleine le plus puissant instrument de nata- tion. La queue de ce cétacée exécute, vers la droite ou vers la gauche, à la volonté de l'ani- mal, des mouvements analogues à ceux qu'il impi'ime à sa caudale; et dès lors cette queue doit lui servir, non-seulement à changer de direction et à tourner vers la gauche ou vers la droite, mais encore à s'avancer horizontalement. Quelle différence cependant entre les effets que la caudale peu! produire, et la vitesse que la baleine peut recevoir de sa queue qui, mue avec agilité comme la caudale, présente des dimensions si supérieu- res à celles de cette nageoire! C'est dans cette queue que réside la véritable puissance de la baleine franche; c'est le grand ressort de sa vitesse; c'est le grand levier avec lequel elle ébranle, fracasse et anéantit; ou ])lntôt toute la force du cétacée réside dans l'en- semble forme par sa queue et par la nageoire qui la termine. Ses bras, ou, si on l'aime mieux, ses nageoires pectorales, peuvent bien ajouter à la facilité avec laquelle la baleine change l'intensité ou la direction de ses mouvements, repousse ses ennemis ou leur donne la mort ; mais, nous le répétons, elle a reçu ses rames proprement dites, son gouvei'uail, ses armes, sa lourde massue, lorsque la nature a donné à sa queue et à la nageoire qui y est attachée, la ligure, la disposition, le volume, la masse, la mobilité, la souplesse, la vigueur qu'elles montrent, et par le moyen desquelles elle a pu tant de fois briser ou renverser et submerger de grandes embarcations. DES BALEINES. 47 Ajoutons que la facilité avec laquelle la baleine fianclie agite noii-seulemeiil ses deux bras, mais encore les deux lobes de sa caudale, indépendamment l'un de l'autre, est pour elle un moyen bien utile de varier ses mouvements, de fléchir sa route, de changer sa position, et particulièrement de se coucher sur le côté, de se renverser sur le dos, et de tourner à volonté sur l'axe que l'on peut supposer dans le sens desaplusgrande longueur. S'il est vrai que la baleine franche a au-dessous de la gorge un vaste réservoir qu'elle gonfle en y introduisant de l'air de l'atmosphère, et qui ressemble plus ou moins à celui que nous ferons reconnaître dans d'autres énormes cétacées i , elle est aidée dans plu- sieurs circonstances de ses mouvements, de ses voyages, de ses combats, par une nou- velle et grande cause d'agilité et de succès. 3Iais, quoi qu'il en soit, comment pourrait-on être étonné des effets terribles qu'une baleine franche peut produire, si l'on réfléchit au calcul suivant ? Une baleine franche peut peser plus de cent cinquante mille kilogrammes. Sa masse est donc égale à celle de cent rhinocéros, ou de cent hippopotames, ou de cent éléphants; elle est égale à celle de cent quinze millions de quelques-uns des quadrupèdes qui appar- tiennent à la famille des rongeurs et au genre des musaraignes. Il faut multiplier les nombres qui représentent cette masse, par ceux qui désignent une vitesse suflisante pour faire parcourir à la baleine onze mètres par seconde. 11 est évident que voilà une mesure de la force de la baleine. Quel choc ce céîacée doit produire ! Un boulet de quarante-huit a sans doute une vitesse cent fois plus grande; mais comme sa masse est au moins six mille fois plus petite, sa force n'est que le soixantième de celle de la baleine. Le choc de ce cétacée est donc égal à celui de soixante boulets de quarante-huit. Quelle terrible batterie! Et cependant, lorsqu'elle agite une grande partie de sa masse, lorsqu'elle fait vibrer sa queue, qu'elle lui imprime un mouvement bien supérieur à celui qui fait parcourir onze mètres par seconde, qu'elle lui donne, pour ainsi dire, la rapidité de l'éclair, quel violent coup de foudre elle doit frapper ! Est-on surpris maintenant que, lorsque des bâtiments l'assiègent dans une baie, elle n'ait besoin que de plonger et de se relever avec violence au-dessous de ces vaisseaux, pour les soulever, les culbuter, les couler à fond, disperser cette faible barrière, et cin- gler en vainqueur sur le vaste océan ^2? A la force individuelle les baleines franches peuvent réunir la puissance que donne le nombre. Quelque troublées qu'elles soient maintenant dans leurs retraites boréales, elles vont encore souvent par troupes. Ne se disputant pas une nourriture qu'elles trouvent -ordinairement en très-grande abondance, et n'étant pas habituellement agitées par des passions violentes, elles sont naturellement pacifiques, douces, et entraînées les unes vers les autres par une sorte d'affection quelquefois assez vive et même assez constante. 3Iais si elles n'ont pas besoin de se défendre les unes contre les autres, elles peuvent être contraintes d'employer leur puissance pour repousser des ennemis dangereux, ou d'avoir recours à quelques manœuvres pour se délivrer d'attaques importunes, se débarrasser d'un concours fatigant, et faire cesser des douleurs trop prolongées. Un insecte de la famille des crustacées, et auquel on a donné le nom de Pou de baleine, tourmente beaucoup la baleine franche. Il s'attache si fortement à la peau de ce cétacée, qu'on la déchire plutôt que de l'en arracher. Il se cramponne particulièrement à la com- missure des nageoires, aux lèvres, aux parties de la génération, aux endroits les plus sensibles, et où la baleine ne peut pas, en se frottant, se délivrer de cet ennemi dont les morsures sont très-douloureuses et très-vives, surtout pendant le temps des chaleurs. D'autres insectes pullulent aussi sur son corps. Très-souvent l'épaisseur de ses tégu- ments la préserve de leur piqûre, et même du sentiment de leur présence; mais dans quelques circonstances, ils doivent l'agiter comme la mouche du désert rend furieux le lion et la panthère, au moins, s'il est vrai, ainsi qu'on l'a écrit, qu'ils se multfjilient quel- quefois sur la langue de ce cétacée, la rongent et la dévorent, au point de la détruire presque en entier, et de donner la mort à la baleine. Ces insectes et ces crustacées attirent fréquemment sur le dos de la baleine franche un grand nombre d'oiseaux de mer qui aiment à se nourrir de ces crustacées et de ces insectes, les cherchent sans crainte sur ce large dos, et débarrassent le cétacée de ces animaux 1 Voyez, dans l'article de la baloinoptère museau-pointu (baleine à bec), la description d'un réser- voir d'air que l'on trouve au-dessous du cou de cette baleinoptère. 2 On peut voir, dans l'ouvrage du savant professeur Schneider sur la Synonymie des poissons et des cétacées décrits par Artédi, le passage d'Albert, qu'il cite page 163s 48 HISTOIRE NATURELLE incommodes, comme le pique-bœuf délivre les bœufs qui habitent les plaines brûlantes de l'Afrique des lar\es de taons ou d'autres insectes fatigants et funestes. Aussi n'avons-nous pas été surpris de lire, dans le Voyage du capitaine Colnett autour du cap de Horn et dans le grand Océan, que depuis l'ile Grande de TOcéan Atlantique, jus- qu'auprès des cotes de la Californie, il avait vu des troupes de pétrels bleus accompagner les baleines franches. Mais voici trois ennemis de la baleine, remarquables par leur grandeur, leur agilité, leurs forces et leurs armes. Ils la suivent avec acharnement, ils la combattent avec fureur; et cependant reconnaissons de nouveau la puissance de la baleine franche : leur audace s'évanouit devant elle; s'ils ne peuvent pas, réunis plusieurs ensemble, concerter différentes attaques simultanées, combiner les efforts successifs de divers combattants, et si elle n'est pas encore ti'op jeune pour présenter tous les attributs de resj)éce. Ces trois ennemis sont le squale scie, le cétacée auquel nous donnons le nom de Dauphin gladiateur, et le squale requin. Le squale scie, que les pêcheurs nomment souvent Vivelle, rencontre-t-il une baleine franche dont l'âge soit encore très-peu avancé et la vigueur peu développée, il ose, si la faim le dévore, se jeter sur ce cétacée. La jeune baleine, pour le repousser, enfonce sa tète dans l'eau, relève sa queue, l'agite et frappe des deux côtés. Si elle atteint son ennemi, elle l'accable, le tue, l'écrase d'un seul coup. Mais le squale se précipite en arrière, l'évite, bondit, tourne et retourne autour de son adversaire, change à chaque instant son attaque, saisit le moment le plus favorable, s'élance sur la baleine, enfonce dans son dos la lame longue, osseuse et dentelée, dont son museau est garni, la relire avec violence, blesse profondément le jeune cétacée, le déchire, le suit dans les profondeurs de l'océan, le force à remonter vers la surface de la mer, recom- mence un combat terrible, et, s'il ne peut lui donner la mort, e\piie en frémissant. Les dauphins gladiateurs se réunissent, forment une grande troupe, s'avancent tous ensemble vers la baleine franche, l'attaquent de toutes parts, la mordent, la harcèlent, la fatiguent, la contraignent à ouvrir sa gueule, et, se jetant sur sa langue, dont on dit qu'ils sont très-avides, la mettant en pièces, et l'arrachant par lambeaux, causent des douleurs insupportables au cétacée vaincu par le nombre, et l'ensanglantent par des blessures mortelles. Les énormes requins du >'ord, que quelques navigateurs ont nommés Ours de mer à cause de leur voracité, combattent la baleine sous l'eau :ils ne cheichent pas à se jeter sur sa langue; mais ils parviennent à enfoncer dans son ventre les (piinluples rangs de leurs dents pointuesetdentelées,etlui enlèvent d'énormes morceaux de téguments et démuselés. Cependant un mugissement soui'd expiime, a-t-on dit, et les tourments et la rage de la baleine. Une sueur abondante manifeste l'excès de sa lassitude et le commencement de son épuisement. Elle montre par là un nouveau rapport avec les quadrupèdes, et particulière- ment ave(; le cheval. Mais cette transpiration a un caractère particulier : elle esl, au moins en grande partie, le pi'oduil de cette substance graisseuse que nous avons vue distribuée au-dessous de ses téguments, et que des mouvements forcés et une extrême lassitude font suinter par les pores de la peau. Une agitation \iolente et une natation très-rapide peuvent donc, en se prolongeant trop longtemps, ou en levenanl très-fréquemment, maigiir la baleine franche, comme le défaut d'une nourriture assez copieuse et assez substantielle. Au reste, cette sueur, qui annonce la diminution de ses forces, n'étant qu'une transpi- ration huileuse ou graisseuse très-èchauffée, il n'est pas surprenant qu'elle répande une odeur souvent très-fétide; et cette émanation infecte est une nouvelle cause qui altire les oiseaux de mer autour des troupes de baleines franches, dont elle peut leur indiquer de loin la présence. Cependant la baleine blessée, privée de presque tout son sang, harassée, excédée, accablée par ses propres efforts, n'a plus qu'un faible reste de sa vigueur et de sa puis- sance. VOurs blanc, ou plutôt VOurs maritime, ce vorace et redoutable animal que la faim rend si souvent plus terrible encore, (piille alors les bancs de glace ou les rives gelées sur lesquels il se lient en embuscade, se jette à la nage, arrive jusqu'à ce cétacée, ose l'attaquer. Mais, quoique expirante, elle montre encore qu'elle est le plus grand des animaux : elle ranime ses forces dèfaillanles; et peu d'instants même avant sa mori, un coup de sa (jueue immole l'ennemi trop audacieux qui a cru ne trouver en elle qu'une vie- DES BALEINES, 49 lime sans défense. Elle peut d'autant plus faire ce dernier effort, que ses muscles sont très-susceplibles d'une excitation soudaine. Ils conservent une grande irritabilité long- temps après la mort du cétacée : ils sont nar conséquent très-propres à montrer les phé- nomènes électriques auxquels on a donné le nom de galvanisme; et un physicien attentif ne manquera pas d'observer que la baleine franche non-seulement vit au milieu des eaux comme la Raie Torpille, le Gymnote engourdissant, le Malaperture électrique, etc., mais encore est imprégnée, comme ces poissons, d'une grande quantité de substance huileuse et idioéloctrique. Le cadavre de la baleine flotte sur la mer. L'ours maritime, les squales, les oiseaux de mer, se précipitent alors sur celte proie facile, la déchirent et la dévorent. iMais cet ours maritime n'insulte ainsi, pour ainsi dire, aux derniers moments de la jeune baleine, (jue dans les parages polaires, les seuls (p.ril infeste; et la baleine franche habile dans tous les climats. Elle appartient aux deux hémisphères, ou plutôt les mers australes et les mers boréales lui appartiennent. Disons maintenant quels sont les endroits qu'elle parait ])référer. Quels sont les rivages, les continents et les îles auprès desquels on l'a vue, ou les mers dans lesquelles on l'a rencontrée? Le Spitzberg, vers le quatre-vingtième degré de latitude; le nouveau Groenland, 1 Is- lande, le vieux Groenland, le détroit de Davis, le Canada, Terre-Neuve, la Caroline, cette partie de l'océan atlantique austral qui est située au quarantième degré de latitude et vers le trente-sixième degré de longitude occidentale, à compter du méridien de Paris ; l'île 3Ioclia, placée également au quarantième degré de latitude, et voisine des côtes du Chili, dans le grand Océan méiidional; Guatimala, legolfe de Panama, les îles Gallapago, et les rivages occidentaux du Mexique, dans la zone torride; le Japon, la Corée, les Philippi- nes, le cap de Galles, à la pointe de l'île de Ceylan; les environs du golfe Persique, l'île de Socotora, près de l'Arabie heureuse; la côte orientale d'Afrique, Madagascar, la baie de Sainte-Hélène, la Guinée, la Corse, dans la Méditerranée; le golfe de Gascogne, la Bal- tique, la Norvvége. Nous venons, par la pensée, de faire le tour du monde; et dans tous les climats, dans toutes les parties de l'Océan, nous voyons que la baleine franche s'y est montrée. Mais nous avons trois considérations importantes à présenter à ce sujet. Premièrement, on peut croire qu'à toutes les latitudes on a vu les baleines franches réunies plusieurs ensemble, pourvu qu'on les rencontrât dans l'Océan; et ce n'est presque jamais que dans de petites mers, dans des mers intérieures et très-fréquenlées, comme la Méditerianée, que ces cétacées, tels que la baleine franche prise près de l'île de Corse en 1620, ont paru isolés, après avoir été apparemment rejetés de leur route, entraînés et égarés par quelque grande agitation des eaux. Secondement, les anciens Grecs, et surtout Aristote, ses contemporains, et ceux qui sont venus après lui, ont pu avoir des notions très-multipliées sur les baleines franches, non-seulement parce que plusieurs de ces baleines ont pu entrer accidentellement dans la Méditerranée, dont ils habitaient les bords, mais encore à cause des i-elations que la guerre et le commerce avaient données à la Grèce avec la mer d'Arabie, celle de Perse, et les golfes du Sinde et du Gange, que fréquentaient les cétacées dont nous parlons, et où ces baleines franches devaient être plus nombreuses que de nos jours. Troisièmement, les géographes apprendront avec intérêt que pendant longtemps on a vu tous les ans près des côtes de la Corée, entre le Japon et la Chine, des baleines dont le dos était encore chargé de harpons lancés par des pêcheurs européens près des rivages du Spitzberg ou du Groenland ' . Il est donc au moins une saison de l'année où la mer est assez dégagée de glaces pour livrer un passage qui conduise de l'océan atlantique septentrional dans le grand Océan boréal, au travers de l'océan glacial arctique. Les baleines harponnées dans le nord de l'Europe, et retrouvées dans le noi'd de l'Asie, ont dû passeï- au nord de la Nouvelle-Zemble, s'approcher très-près du pôle, suivre pres- que un diamètre du cercle polaire, pénétrer dans le grand Océan par le détroit de Behring, traverser le bassin du même nom, voguer le long du Kamtschatka , des îles Kuriles, de Tile de Jéso, et parvenir jusque vers le trentième degré de latitude boréale, près de l'em- bouchure du fleuve qui baigne les murs de Nankin. 1 DulsiiiTioi, Trait'.' des pêches; pêelic àc la balu liip, fllo. SO HISTOIRE NATURELLE Elles ont dû, pendant ce long trajef, parcourir une ligne au moins de quatre-vingts degrés, ou de mille myriamèlres : mais, d'après ce que nous avons déjà dit, il est possible que, pour ce grand voyage, elles n'aient eu besoin que de dix ou onze jours. Et quel obstacle la température de l'air pourrait-elle opposer à la baleine franche? Dans les zones brûlantes, elle trouve aisément au fond des eaux un abri ou un soulage- ment contre les eflcts de la chaleur de l'atmosphère. Lorsqu'elle nage à la surface de l'Océan équinoxial , elle ne craint pas que l'ardeur du soleil de la zone torride dessèche sa peau d'une manière funeste, comme les rayons de cet astre dessèchent, dans quelques circonstances, la peau de l'éléphant et des autres pachydermes; les téguments qui revê- tent son dos, continuellement ari'osés par les vagues, ou submergés à sa volonté lors- qu'elle sillonne pendant le calme la surface unie de la mer, ne cessent de conserver toute la souplesse qui lui est nécessaire : et lorsqu'elle s'approche du pôle, n'est-elle pas garan- tie des efl'els nuisibles du froid par la couche épaisse de graisse qui la recouvre? Si elle abandonne certains parages, c'est donc principalement ou pour se procurer une nouiiilure plus abondante, ou pour chercher à se dérober à la poursuite de l'homme. Dans le douzième, le treizième, et le quatorzième siècle, les baleines franches étaient si répandues auprès des rivages français, que la pèche de ces animaux y était très-lucrative; mais, harcelées avec acharnement, elles se retirèrent vers des latitudes plus septen- trionales. L'histoiien des pêches des Hollandais dans les mers du nord dit que les baleines fran- ches, trouvant une nourriture abondante et un repos très-peu troublé auprès des côtes du Groenland, de l'île de J. Mayen, et du Spitzberg, y étaient très-multiplièes; mais que les pêcheurs des dilierentes nations arrivant dans ces parages, se les partageant comme leur domaine, et ne cessant d'y attaquer ces grands cétacées, les baleines franches, deve- nues farouches, abandonnèrent des mers où un combat succédait sans cesse à un autre combat, se réfugièrent vers les glaces du pôleetconserveront cet asile jusqu'à l'époque où, poursuivies au milieu de ces glaces les plus septentrionales, elles reviendront vers les côtes du Spitzberg et les baies du Groenland, qu'elles habitaient paisiblement avant l'arri- vée des premiers navigateurs. Voilà pourquoi plus on ap|)roche du pôle, plus on trouve de bancs de glace, et plus les baleines que l'on rencontre sont grosses, chargées de gi'aisse huileuse, familières, pour ainsi dire, et faciles à piendre. Et voilà pourquoi encore les grandes baleines franches (jue l'on voit en deçà du soixan- tième degré de latitude, vers le Labrador, par exemple, et vers le Canada, paraissent presque toutes blessées par des harpons lancés dans les parages polaires. On assure néanmoins que pendant l'hiver les baleines disparaissent d'auprès des riva- ges envahis |>ar les glaces, «piillent le voisinage du pôle, et s'avancent dans la zone lem- péiée, jusqu'au retour du ])i intemps. Mais, dans cette migration périodique, elles ne doi- vent pas fuir un froid qu'elles peuvent supporter; elles n'évitent pas les eflets directs d'une température rigoureuse; elles ne s'éloignent que de ces croûtes de glace, ou de ces masses congelées, durcies, immobiles et pi-ofondes, (jui ne leur permettraient ni de cher- cher leur nourriture sur les bas-fonds, ni de venir à la surface de l'océan respirei" l'air de l'atmosphère, sans lequel elles ne peuvent vivre. Lorsqu'on réfléchit aux troupes nombreuses de l)aleines franches qui dans des temps très-reculés habitaient toutes les mers, à l'ènormité de leurs os, à la nature de ces parties osseuses, à la facilité avec laquelle ces portions compactes et huileuses peuvent résister aux effets de riuimidité, on n'est pas surpris qu'on ait trouvé des fragments de squelette de baleine dans plusieurs contrées du globe, sous des couches plus oumoins épaisses; ces fragments ne sont (|ue de iu)uvelles preuves du séjour de l'Océan au-dessus de toutes les portions de la terre (jui sont mainleiuint plus élevées que le niveau des mers. Et cependani, comment le nombre de ces cétacées ne serait-il pas très-diminué? 11 y a plus de deux ou trois siècles (|ue les Basques, ces marins intrépides, les premiers qui aient osé alï'ronter les dangers de l'océan glacial et voguer vers le pôle arctique, ani- més par le succès avec lequel ils avaient péché la baleine franche dans le golfe de Gasco- gne, s'avancèrent en haute mer, parvinrent, après différentes tentatives, jusqu'aux côtes d'Islande et à celles du Gi'oenland, développèrent toutes les ressources d'un peuple entre- prenant et laborieux, équipèrent des flottes de cinquante ou soixante navires, et, aidés par les Islandais, trouvèrent dans une pèche abondante le dédommagement de leurs peines et la récompense de leurs efforts. DES BALEINES. 51 Dès la fin ùu seizième siècle, en 1598, sous le règne d'Élisabetli, les Anglais, qui avaient élé obligés jusqu'à celte époque de se servir des Basques pour la pèche de la baleine, l'extraction de l'huile, et même, suivant MM. Pennant et Hackluyts, pour le radoub des tonneaux, envoyèrent dans le Groenland des navires destinés à cette même pêche. Dès 1608, ils s'avancèrent jusqu'au quatre-vingtième degré de latitude septentrionale, et prirent possession de l'ile de J. Mayen, et du Spitzberg, que les Hollandais avaient découvert en 1596. On \it dès 1612 ces mêmes Hollandais, aidés par les Basques, qui composaient une partie de leurs équipages et dirigeaient leurs tentatives, se montrer sur les côtes du Spitzberg, sur celles du Groenland, dans le détroit de Davis, résister avec constance aux efforts que les Anglais ne cessèrent de renouveler afin de leur interdire les parages fré- quentés par les baleines franches, et faire construire avec soin dans leur patrie les maga- sins, les ateliers et les fourneaux nécessaires pour tirer le parti le plus avantageux des produits (le la prise de ces célacées. D'autres peuples, encouragés par les succès des Anglais et des Hollandais, les Brémois, les Hambourgeois, les Danois, arrivèrent dans les mers du Nord : tout concourut à la destruction de la baleine ; leurs rivalités se turent; ils partagèrent les rivages les plus favorables à leur entreprise ; ils élevèrent paisiblement leurs fourneaux sur les côtes et dans le fond des baies qu'ils avaient choisies ou qu'on leur avait cédées. Les Hollandais particulièrement, réunis en compagnies , formèrent de grands établis- sements sur les rivages du Spilzberji, de l'île de J. Mayen, de l'Islande, du Groenland, et du détroit de Davis, dont les golfes et les anses étaient encore peuplés d'un grand nombre de cétacées. Ils fondèrent dans l'île d'Amsterdam le village de Smeerenbourg (bourg de la fonte); ils y bâtirent des boulangeries, des entrepôts, des boutiques de diverses marchandises, des cabarets, des auberges; ils y envoyèrent, à la suite de leurs escadres pêcheuses, des navires chargés de vin, d'eau-de-vie, de tabac, de différents comestibles. On fondit dans ces établissements, ainsi que dans les fourneaux des autres nations, presque tout le lard des baleines dont on s'était rendu maître; on y prépara l'huile que donnait cette fonte; un égal nombre de vaisseaux put rapporter le produit d'un plus grand nombre de ces animaux. Les baleines franches étaient encore sans méfiance; une expérience cruelle ne leur avait pas appris à reconnaître les pièges de l'homme et à redoutei- l'arrivée de ses Hottes : loin de les fuir, elles nageaient avec assurance le long des côtes et dans les baies les i)lus voisines; elles se montraient avec sécurité à la surface de la mer; elles environnaient en foule les navires; se jouant autour de ces bàtime;ifs , elles se livraienl, pour ainsi dire, à l'avidité des pécheurs, et les escadies les plus nombreuses ne pouv.iient emporter la dé|)ouiI!e que d'une petite partie de celles qui se présentaient d'elles-mêmes au harpon. En 1072, le gouvernement anglais encouragea par une prime la pèche de la baleine. En 1695, la compagnie anglaise formée pour cette même pêche était soutenue par des souscriptions dont la valeur montait à 82,000 livres sterling. ■ Le capitaine hollandais Zorgdrager, qui commandait le vaisseau nommé (es Qimtre- Frères, rapporte qu'en 1697 il se trouva dans une baie du Groenland, avec quinze na- vires brémois qui avaient pris cent quatre-vingt-dix baleines; cinquante bâtiments de Hambourg, qui en avaient harponné cinq cent quinze; et cent vingt et un vaisseaux hollandais, qui en avaient pris douze cent cinquante-deux. Pendant près d'un siècle, on n'a pas eu besoin, pour trouver de grandes troupes de ces cétacées, de toucher aux plages de glace : on se conlenlail de faire voile vers le Spitzberg et les autres îles du nord; et l'on fondait dans les fourneaux de ces contrées boiéales une si grande quantité d'huile de baleine, (jue les navires jK'chcurs rie sufiisaient pas pour la rapporter, et qu'on était obligé d'envoyer chercher une partie considérable de cette huile par d'autres bâtiments. Lorsque ensuite les baleines franches furent devenues si farouches dans les environs de Smeerenbourg et des autres endroits fréquentés par les pêcheurs, qu'on ne pouvait plus ni les approcher ni les surprendre, ni les trompei' et les retenir par des appâts, on redoubla de patience et d'eiîorts. On ne cessa de les suivre dans leurs retraites succes- sives. On put d'autant plus aisément ne pas s'écarter de leurs traces, (|ue ces animaux paraissaicni n'abandonner qu'à regret les plages où ils avaient pendant tant de temps 52 HISTOIRE NATURELLE vogué en liberté, et les bancs de sable qui leur avaient fourni l'aliment qu'ils préfèrent. Leur migration fut lente et progressive; elles ne s'éloignèrent d'abord qu'à de petites dis- tances; et lorsque, voulant, pour ainsi dire, le repos par-dessus tout, elles quittèrent une patrie trop fréquemment troublée, abandonnèrent pour toujours les côtes, les baies, les bans auprès desquels elles étaient nées, et allèrent au loin se réfugier sur les bords des glaces, elles virent arriver leurs ennemis d'autant plus acharnés contre elles, que pour les atteindre ils avaient été forcés de braver les tempêtes et la mort. En vain un brouillard, une brume, un orage, un vent impétueux, empêchaient souvent qu'on nepoursuivit celles que leharpon avait percées; en vain ces cétacées blessés s'échap- paient quelquefois à de si grandes distances, que l'équipage du canot pécheur était obligé de couper la ligne attachée au harpon, et qui, l'entraînant avec vitesse, l'aurait bientôt assez éloigné des vaisseaux pour qu'il fût perdu sur la surface des mers; en vain les baleines que la lance avait ensanglantées avertissaient par leur fuite précipitée celles que l'on n'avait pas encore découvertes de l'approche de l'ennemi : le courage ou plutôt Tau- dace des pécheurs surmontait tous les obstacles. Ils montaient au haut des mâts pour apercevoir de loin les cétacées qu'ils cherchaient; ils affrontaient les glaçons flottants, et, voulant trouver leur salut dans le danger même, ils amarraient leurs bâtiments aux extrémités des glaces mouvantes. Les baleines, fatiguées enfin d'une guerre si longue et si opiniâtre, disparurent de nou- veau, s'enfoncèrent sous les glaces iixes, et choisirent particulièrement leur asile sous cette croûte immense et congelée que les Bataves avaient nommée Westys (la glace de l'ouest). Les pécheurs allèient jusqu'à ces glaces immobiles, au travers de glaçons mouvants, de montagnes flottantes, et par conséquent de tous l(;s périls; ils les investirent ; et s'ap- prochant dans leurs chaloupes de ces bords glacés, ils épièrent avec une constance mer- veilleuse les moments où les baleines étaient contraintes de sortir de dessous leur voûte gelée et protectrice, poui" respirer l'air de l'atmosphère. Immédiatement avant la guerre de 1744, les Basques se livraient encore à ces nobles et périlleuses entreprises, dont ils avaient les premiers donné le glorieux exemple. Bientôt après, les Anglais donnèrent de nouveaux encouragements à la pêche de la baleine, par la formation d'une société respectable, par l'assurance d'un intérêt avanta- geux, par une prime très-forte, par de grandes récompenses distribuées à ceux dont la pêche avait été la plus abondante, par des indemnités égales aux perles éprouvées dans les premières tentatives, par une exemption de droits sur les objets d'approvisionnement, par la liberté la plus illimitée accordée pour la formation des équipages que dans aucune circonstance une levée forcée de matelots ne pouvait atteindre ni inquiéter. Avantia révolution (|ui a créé les États-Unis, les habitants du continent de l'Amérique se])tentrionale avaient obtenu, dans la pèche de la baleine, des succès qui présageaient ceux qui leur étaient réservés. Dès 1705, Anticost, Rhode-Island, et d'autres villes amé- ricaines, avaient armé un grand nombre de navires. Deux ans api"ès , les Bataves envoyèrent cent trente-deux navires pêcheurs sur les côtes du Groenland, et trente-deux au détroit de Davis. En 1768, le grand Frédéric, dont les vues politiques étaient aussi admirables (|ue les talents militaires, ordonna que la ville d'Einbden équipât plusieurs navires pour la pèche des baleines franches. En 1774, une compagnie suédoise, très-favo- risée, fut établie à Gothembourt;', ])oiir envoyer pêcher dans le détroit de Davis et près des rivages dn Groenland. En 1771), le roi de Danemarck doinia des bâtiments de l'Etat à une com|)agnie établie à Berghem pour le même objet. Le parlement d'Angleterre augmenta, en 177!), les faveuis dont jouissaient ceux qui prenaient part à la pèche de la baleine. Le gouvernement français ordonna, en 1784, ([u'on armât à ses frais six bâtiments pour la même pêche, et engagea plusieurs familles de Tile de Nantuckett, très-habiles et très-exer- cées dans l'ai't de la pêche, à venir s'établir à Dnnkerque. Les Ilamboui-geois ont encore envoyé, en i78î), trente-denx navii'es au Groenland, on an détroit de Davis. Et comment un peuple navigateur et éclairé n'aurait-il pas cherché à commencer, conserver ou perfec- tionner des entreprises qui piocurenl une si grande quantité d'objets de commerce néces- saires ou précieux, emploient tant de constructeurs, donnent des bénéfices considérables à tant de fournisseurs d'agrès, d'apparaux ou de vivres, font mouvoii- tant de bras, et for- ment les matelots les plus sobres, les plus robustes, les plus expérimentés, les plus intrépides. Eu considérant un si grand nonîhre de résultats importants, poni-rail-on être élouiié de DES BALEINES. 55 l'attention, des soins, des précautions multipliées, par lesquels on tâche d'assurer ou d'accroître les succès de la pèche de la baleine? Les navires qu'on emploie à cette pèche ont ordinairement de trente-cinq à quarante mètres de longueur. On les double d'un bordage de chêne assez épais et assez fort pour résister au choc des glaces. On leui' donne à chacun depuis six jusqu'à huit ou neuf cha- loupes, d'un peu plus de huit mètres de longueur, de deux mètres ou environ de largeur, et d'un mètre de profondeur, depuis le plat-bord jusqu'à la quille. Un ou deux harponneurs sont destinés pour chacune de ces chaloupes pêcheuses. On les choisit assez adroits pour percer la baleine, encore éloignée, dans l'endroit le plus convenable; assez habiles pour diriger la chaloupe suivant la route de la baleine franche, même lorsqu'elle nage entre deux eaux; et assez expérimentés pour juger de l'endroit où ce cétacée élèvera le sommet de sa tète au-dessus de la surface de la mer, afin de respirer par ses évents l'air de l'atmosphère. Le harpon qu'ils lancent est un dard un peu pesant et triangulaire , dont le fer, long de près d'un mètre, doit être doux, bien corroyé, frès-aiTilé au bout, tranchant des deux côtés, et barbelé sur ses bords. Ce fer, ou le dard proprement dit, se termine par une douille de près d'un mètre de longueur, et dans laquelle on fait entrer un manche très- gros, et long de deux ou trois mètres. On attache au dard même, ou à sa douille, la ligne, qui est faite du plus beau chanvre, et que l'on ne goudronne pas, pour qu'elle conserve sa flexibilité, malgré le froid extrême que l'on éprouve dans les parages où l'on fait la pêche de la baleine. La lance dont on se sert pour cette pêche diffère du harpon, en ce que le fer n'a pas d'ailes ou oreilles qui empêchent qu'on ne la retire facilement du corps de la baleine, et qu'on n'en porte plusieurs coups de suite avec force et rapidité. Elle a souvent cinq mètres de long, et la longueur du fer est à peu près le tiers de la longueur totale de cet instru- ment. Le printemps est la saison la plus favorable pour la pêche des baleines franches, aux degrés très-voisins du pôle. L'été l'est beaucoup moins. En efîet, la chaleur du soleil, après le solstice, fondant la glace en différents endroits, produit des ouvertures très- larges dans les |)orlions de plages congelées où la croûte était le moins épaisse. Les baleines quittent alors les bords des immenses bancs de glace, même lorsqu'elles ne sont pas poursuivies. Elles parcourent de très-grandes distances au-dessous de ces champs vastes et endurcis, parce qu'elles respirent facilement dans cette vaste retraite, en nageant d'ouverture en ouverture; et les pécheurs peuvent d'autant moins les suivre dans ces espaces ouverts, que les glaçons détachés qui y flottent briseraient ou arrêteraient les canots que l'on voudrait y faire voguer. D'ailleurs, pendant le printemps, les baleines trouvent, en avant des champs immo- biles de glace, une nourriture abondante et convenable. Il est sans doute des années et des parages où l'on ne peut que pendant l'été ou pen- dant Tautomne surprendre les baleines, ou se rencontrer avec leur passage ; mais on a souvent vu, dans le mois d'avril ou de mai, un si grand nombre de baleines franches réunies entre le soixante-dix-septième elle soixante-dix-neuvième degré de latitude nord, que l'eau lancée par leurs évents, et retombant en pluie plus ou moins divisée, représen- tait de loin la fumée qui s'élève au-dessus d'une immense capitale. Néanmoins les pêcheurs, qui, par exemple, dans le détroit de Davis, ou vers le Spitz- berg, pénètrent très-avant au milieu des glaces, doivent commencer leurs tentatives plus tard et les finir plus tôt, pour ne pas s'exposera des dégels imprévus ou à des gelées subites, dont les effets pourraient leur être funestes. Au reste, les glaces des mers polaires se présentent aux pêcheurs de baleines dans quatre états différents. Premièrement, ces glaces sont contiguës; secondement, elles sont divisées en grandes plages immobiles; troisièmement, elles consistent dans des bancs de glaçons accumulés; quatrièmement, enfin, ces bancs ou montagnes d'eau gelée sont mouvants, etles courants, ainsi que les vents, les entraînent. Les pêcheurs hollandais ont donné le nom de champs de glace aux espaces glacés de plus de deux milles de diamètre ; de bancs de glace, aux espaces gelés dont le diamètre a moins de deux milles, mais plus d'un demi-mille; et de grands glaçons, aux espaces glacés qui n'ont pas plus d'un demi-mille de diamètre. On rencontre vers le Spitzberg de grands bancs de glace qui ont quatre ou cinq myria- LACÉPÈDE. — TOME I, 4 S4 HISTOIRE NATURELLE mètres de circonlerence. Comme les intervalies qui les sepaieiit forment une sorfe de port naturel, dans lequel la mer est presque toujours tranquille, les pêcheurs s'y éta- blissent sans ciainte; mais ils redoutent de se placer entre les petits bancs qui n'ont que deux ou trois cents mètres de tour, et que la moindre agitation de l'Océan peut rappro- cher les uns des autres. Ils peuvent bien , avec des ga/f'es ou d'autres instruments , détourner de petits glaçons, lis ont aussi employé souvent avec succès, pour amortir le choc des glaçons plus étendus et plus rapides, le corps d'une baleine dépouillée de son lard, et placé sur le côté et en dehors du bâtiment. Mais que servent ces précautions, ou d'autres semblables, contre ces masses durcies et mobiles qui ont plus de cinquante mètres d'élévation? Ce n'est que lorsque ces glaçons étendus et flottants sont très-éloignés l'un de l'autre qu'on ose pêcher la baleine dans les vides qui les séparent. On cherche un banc qui ait au moins trois ou quaire brasses de profondeur au-dessous de la surface de l'eau, et qui soit assez fort par son volume, et assez stable par sa masse, jiour letenir le navire qu'on y amarre. Il est très-rare que l'équipage d'un seul navire puisse poursuivre en même temps deux baleines au milieu des glaces mouvantes. On ne hasarde une seconde attaque que lors<(ue la baleine franche, harponnée et suivie, est entièrement épuisée et près d'expirer. Mais, dans quelque parage que l'on pêche, dès que \e matelot yiietteiir, cjui est placé dans un point élevé du bâtiment, d'où sa vue peut s'étendre au loin, aperçoit une baleine, il donne le signal convenu; les chaloupes partent, et, à force de rames, on s'avance en silence vers l'endroit où on l'a vue. Le pécheur le plus hardi et le plus vigoureux est debout sur l'avant de sa chaloupe, tenant le harpon de la main droite. Les Basques sont fameux par leur habileté à lancer cet instrument de mort. Dans les premiers temps delà pêche de la baleine, on approchait le plus possible de cet animal avant de lui donner le premier coup de harpon. Quelquefois même le hai-pon- neur ne l'attaquait que lorsque la chaloupe était arrivée sur le dos de ce cétacée. Mais le plus souvent, dès que la chaloupe est parvenue à dix mètres de la baleine franche, le harponneur jette avec force le harpon contre l'un des endroits les plus sensi- bles de l'animal, comme le dos, le dessous du ventre, les deux masses de chair mollasse qui sont à côté clés évents. Le plus grand poids de l'instrument étant dans le fer triangu- laire, de quelque manière qu'il soit lancé, sa pointe tombe et frappe la première. Une ligne de douze brasses ou environ est attachée à ce fer, et prolongée par d'autres cordages. Albert rapporte que, de son temps, des pêcheurs, au lieu de jeter le harpon avec la main, le lançaient par le moyen d'une baliste; et le savant Schneider fait observer que les Anglais, voulant atteindre la baleine à une distance bien supérieure à celle de dix mètres, ont renouvelé ce dernier moyen, en remplaçant la baliste par une arme à feu, et en substituant le harpon à la balle de cette arme, dans le canon de laquelle ils font entrer le manche de cet instrument t. Les Hollandais ont employé, comme les Anglais, une sorte de mousquet pour lancer le haipon avec moins de danger et avec |)lus cïe force et de facilité 2. A l'instant où la baleine se sent blessée, elle s'échappe avec vitesse. Sa fuite est si rapide, que si la corde, formée par toutes les lignes qu'elle entraine, lui résistait un instant, la chaloupe chavirerait et coulerait à fond : aussi a-t-on le plus grand soin d'em- pêcher que cette corde ou ligne générale ne s'accroche; et de plus, on ne cesse de la mouiller , afin que son frottement contre le bord de la chaloupe ne l'enflamme pas et n'allume pas le bois. Cependant l'équipage, resté à bord du vaisseau, observe de loin les manœuvres de la chaloupe. Lors([u'il croit (pie la baleine s'est assez éloignée pour avoir obligé de filer la plus grande partie des cortiages, une seconde chaloupe force de rames vers la première, et attache successivement ses lignes à celles qu'emporte le cétacée. Le secours se fait-il attendre; les matelots de la chaloupe l'appellent à grands cris, lis se servent de grands porle-voix; ils font entemlrc leurs (lompesou cornets de détresse. Ils ont recours aux deux lignes cpiils nomment lignes de réserve; ils font deux tours de la dernière qui leur reste; ils l'attachent au bord de leur nacelle; ils se laissent remoi- quer par l'énorme animal; ils relèvent de temps en temps la chaloupe, qui s'enfonce presque jusfpi'à fleur d'eau, en laissant couler peu à peu celte seconde ligne de réserve, i Pelii Artedi Synonymia piscium, etc., aucfoie J.-G. Schneider, etc., page lOIÏ. 2 Histoire des pèches des Hollandais, etc., tome I, page 91. DES BALEINES. 53 leur dernière ressource; et enfin, s'ils ne voient pas la corde extrêmement longue et vio- lemment tendue se casser avec effort, ou le harpon se détacher de la baleine en déchirant les chairs du cétacée, ils sont forcés de couper eux-mêmes cette corde, et d'abandonner leur proie, le harpon et leurs lignes, pour éviter d'être précipités sous les glaces, ou engloutis dans les abimes de l'océan. Mais lorsque le service se fait avec exactitude, la seconde chaloupe arrive au moment convenable; les autres la suivent, et se placent autour de la première, à la distance d'une portée de canon l'une de l'autre, pour veiller sur un plus grand champ. Un pavillon particulier nommé gaUlardet, et élevé sur le vaisseau, indique ce que l'on reconnaît, du haut des mâts, de la route du cétacée. La baleine, tourmentée par la douleur que lui cause sa large blessure, fait les plus grands efforts pour se délivrer du harpon qui la déchire; elle s'agite, se fatigue, s'échauffe; elle vient à la surface de la mer chercher un air qui la rafraîchisse et lui donne des forces nouvelles. Toutes les chaloupes voguent alors vei-s elle; le harponneur du second de ces bâtiments lui lance un second harpon ; on l'attaque avec la lance. L'animal plonge, et fuit de nouveau avec vitesse; on le poursuit avec courage; on le suit avec précaution. Si la corde attachée au second harpon se relâche, et surtout si elle flotte sur l'eau, on est sûr que le cétacée est très-atfaibli, et peut-être déjà mort; on la ramène à soi ; on la retire, en la disposant en cercles ou plutôt en spirales, afin de pouvoir la filei" de nouveau avec facilité, si le cétacée, par un deinier effort, s'en- fuit une troisième fois. Mais, quelques forces que la baleine conserve après la seconde attaque, elle reparait à la surface de l'océan beaucoup plus tôt qu'après sa première bles- sure. Si quelque coup de lance a pénétré jusqu'à ses poumons, le sang sort en abondance par ses deux évents. On ose alors s'approcher de plus près du colosse; on le perce avec la lance; on le frappe à coups redoublés; on tâche de faire pénétrer l'arme meurtrière au défaut des côtes. La baleine, blessée mortellement, se réfugie quelquefois sous des glaces voisines : mais la douleur insupportable que ses plaies profondes lui font éprouver, les harpons qu'elle emporte, qu'elle secoue, et dont le mouvement agrandit ses bles- sures, sa fatigue extrême, son affaiblissement que chaque instant accroit, tout l'obligea sortir de cet asile. Elle ne suit plus dans sa fuite de direction déterminée. Bientôt elle s'arrête; et réduite aux abois, elle ne peut plus que soulever son énorme masse, et cher- cher à parer avec ses nageoires les coups qu'on lui porte encore. Redoutable cependant lors même qu'elle expire, ses derniers moments sont ceux du plus grand des animaux. Tant qu'elle combat encore contre la mort, on évite avec effroi sa terrible queue, dont un seul coup feiait voler la chaloupe en éclats; on ne manœuvre que pour l'empêcher d'aller terminer sa cruelle agonie dans des profondeurs recouvertes par des bancs de glace, qui ne permettraient d'en retirer son cadavre qu'avec beaucoup de peine. Les Groenlandais, par un usage semblable à celui qu'Oppien attribue à ceux qui péchaient de son temps dans la mer Altantique, attachent aux harpons qu'ils lancent, avec autant d'adresse que d'intrépidité, contre la baleine, des espèces d'outrés faites avec de la peau de phoque, et pleines d'air atmosphérique. Ces outres très-légères non-seule- ment font que les harpons qui se détachent flottent et ne sont pas perdus, mais encore empêchent le cétacée blessé de plonger dans la mer, et de dispai-ailre aux yeux des pêcheurs. Elles augmentent assez la légèreté spécifique de l'animal, dans un moment où l'affaiblissement de ses forces ne permet à ses nageoires et à sa queue de lutter contre cette légèreté qu'avec beaucoup de désavantage, pour que la petite différence qui existe ordinairement entre cette légèreté et celle de l'eau salée s'évanouisse, et que la baleine ne puisse pas s'enfoncer. Les habitants de plusieurs îles voisines du Kamtschatka vont, pendant l'automne, à la recherche des baleines franches, qui abondent alors près de leurs côtes. Lorsqu'ils en trouvent d'endormies, ils s'en approchent sans bruit, et les percent avec des dards empoi- sonnés. La blessure, d'abord légère, fait bientôt éprouver à l'animal des tourments insupportables : il pousse, a-t-on écrit, des mugissements horribles, s'enfle et périt. Duhamel dit, dans son Traité des pêches, que plusieurs témoins oculaires, dignes de foi, ont assuré les faits suivants : Dans l'Amérique septentrionale, près des rivages de la Floride, des sauvages, aussi exercés à plonger qu'à nager, et aussi audacieux qu'adroits, ont pris des baleines franches, en se jetant sur leur tête, enfonçant dans un de leurs évents un long cône de bois, se cramponnant à ce cône, se laissant entraîner sous l'eau, reparaissant avec l'aiiimal, faisant entrer un autre cône dans le second évent, réduisant ainsi les baleines à ne 4. 36 HISTOIRE NATUREUE respirer que par l'ouverture de leur gueule, et les forçant à se jeter sur la côte, ou à s'échouer sur des bas-fonds, pour tenir leur bouche ouverte sans avaler un fluide qu'elles ne pourraient plus rejeter par des évents entièrement bouciiés. Les pécheurs de quelques contrées sont quehiuefois parvenus à fermer, avec des filets très-forts, l'entrée très-étroite d'anses dans lesquelles des baleines fi valent pénétré pendant la haute mer, et où, laissées à sec par la retraite de la marée, que les filets les ont empê- chées de suivre, elles se sont trouvées livrées sans défense aux lances et aux harpons. Lorsqu'on s'est assuré que la baleine est morte, ou si affaiblie, qu'on n'a plus à craindre qu'une blessure nouvelle lui redonne un accès de rage dont les pécheurs seraient à l'instant les victimes, on la remet dans sa position naturelle, par le moyen de cordages fixés à deux chaloupes qui s'éloignent en sens contraire, si elle s'était tournée sur un de ses côtés ou sur son dos. On passe un nœud coulant pai-dessus la nageoire de la queue, ou on perce cette queue pour y attacher une corde ; on fait passer ensuite un fuiiiii au travers des deux nageoiies pectorales qu'on a percées, on les ramène sur le ventre de l'animal ; on les série avec force, afin qu'elles n'opposent aucui! obstacle aux i-ameurs pendant la remorque de la baleine; et les chaloupes se préparent à l'entiaîner vers le navire ou vers le rivage où l'on doit la dépecer. Si l'on tardait trop d'attacher une corde à l'animal expiré, son cadavre dériverait, et, entraîné par des courants ou par l'agitation des vagues, pourrait échapper aux matelots, ou, dénué d'une assez grande quantité de matière huileuse et légère, s'enfoncerait, et ne remonterait que lorsque la putréfaction des organes intérieurs l'aurait gonflé au point d'augmenter beaucouj) son volume. L'auteur de l'Histoire des pêches des Hollandais dans les mers du IVord fait observer avec soin que, si l'on rcmoiquait la baleine iVanche par la tète, la gueule énorme de ce cétacée, qui est toujours ouverte après la mort de l'animal, parce que la mâchoire infé- rieure n'est plus maintenue contre celle d'en haut, serait comme une sorte de gouftVe, qui agirait sur un immense volume d'eau , et ferait éprouver aux rameurs une résistance souvent insurmontable. Lorsqu'on a amarré le cadavre d'une baleine franche au navire, et que son volume n'est pas trop grand relativement aux dimensions du vaisseau, les chaloupes vont souvent à la recherche d'autres individus, avant qu'on ne s'occupe de dépecer la première baleine. 3Iais enfin on prépare deux palans, l'un pour tourner le cétacée, et l'autre pour tenir sa gueule élevée au-dessus de l'eau, de manière qu'elle ne puisse pas se remplir. Les dépeceurs garnissent leurs bottes de crampons, afin de se tenir fermes ou de marcher en sûreté sur la baleine; et les opérations du dépècement commencent. Elles se font communément à bâbord. Avant tout, on tourne un peu Tanimal sur lui- même par le moyen d'un palan fixé par un bout au mât de misaine, et attaché par l'autre à la queue de la baleine. Cette manœuvre fait que la télé du cétacée, laquelle se trouve du côté de la poupe, s'enfonce un peu dans l'eau. On la relève, et un funin serre assez fortement une mâchoire contre l'autre, pour que les dépeceurs puissent marcher sur la mâchoire inférieure sans courir le danger de tomber dans la mer, entraînés par le mouve- ment de cette mâchoire d'en bas. Deux dépeceurs se placent sur la tète et sur le cou de la baleine; deux harponneurs se mettent sur son dos; et des aides, distribués dans deux chaloupes, dont l'une est à l'avant et l'autre à l'arrière de l'animal, éloignent du cadavre les oiseaux d'eau, qui se précipiteraient hardiment et en grand nombre sur la chair et sur le lard du cétacée. Cette occupation a fait donnera ces aides le nom de cormorans. Leur fonction est aussi de fournir aux travailleurs les instruments dont ces derniers peuvent avoir besoin. Les principaux de ces instruments consistent dans des couteaux de bon acier, nommés tranchants, dont la longueur est de deux tiers de mètre, et dont le manche a deux mètres de long; dans d'autres couteaux, dans des mains de fer, dans des crochets, etc. Le dépècement commence derrière la tète, très-près de l'œil. La pièce de lard qu'on enlève, et que l'on nomme pièce de revirement, a deux tiers de mètre de largeur; on la lève dans toute la longueur de la baleine. On donne communément un demi-mèlre de large aux autres bandes, qu'on coupe ensuite, et qu'on lève toujours de la tète à la (pieue, dans toute l'é|)aisseur de ce lard huileux. On tire ces diflerentes bandes dessus le navire, par le moyen de crochets; on les traîne sur le lillac, et on les fait tomber dans la cale, où on les arrange. On continue alors de tourner la baleine, afin de mettre entièrement à découvert le côté par lequel on a commencé le dépècement, et de dépouiller la partie DES BALEINES. 57 inférieure de ce même côlé, sur lac|uelle on enlève les i)anilos huileuses avec plus de J'acilité que sui- le dos, parce que le lard y est njoins épais. Quand celle dernière opéralion est Icrminée, on Iravaille au dépouillemenl de la tète. On coupe la langue très-profondément, et avec d'autant plus de soin, que celle d'une haleine iVaiuhe ordiiiaiie donne communément six tonneaux d'huile. Plusieurs pécheurs cependant ne chei-ciient à extraire cette huile que lors(|ue la pèche n'a pas été ahondante : on a |)ié(endu (pi'elle élait plus sèche (pie les huiles |>iovenues des aulres parties de la baleine; qu'elle élait assez corrosive pour altérer les chaudières dans lesquelles on la faisait couler; et (pie c'était principalement cette huile extraite de la langue que les ouvriers employés à découper le lard prenaient garde de laisser rejaillir sur leurs mains ou sur leuis bras, pour ne pas être incommodés au point de courir le danger de devenir perclus. Pour enlever plus facilement les fanons, on soulève la tête avec une amure fixée au pied de Vartiition; et trois crochets attachés aux palans dont nous avons parlé, et enfoncés dans la partie supérieuie du museau, font ouvrir la gueule au point (pie les dépeceurs peuvent couper les racines des fanons. On s'occupe ensuite du dépècement du second côté de la baleine franche. On achève de faire tourner le cétacée sur son axe longitudinal ; et on enlève le lard du second côté, comme on a enlevé celui du premier. Mais comme, dans le revirement de l'animal, la partie inférieure du second côté est celle qui se présente la j)remière, la dernière bande dont ce même côté est dépouillé est la grande pièce dite de revirement. Cette grande bande a ordinairement dix mètres de longueur, lors même que le cétacée ne fournit que deux cent cinquante myriagrammes d'huile, et cent myriagrammes de fanons. II est aisé d'imaginer les dilFérences que l'on introduit dans les opérations que nous venons d'indiquer, si on dépouille la baleine sur la côte ou près du rivage, au lieu de la dépecer auprès du vaisseau. Lorsqu'on a fini d'enlever le lard, la langue et les fanons, on repousse et laisse aller à la dérive la carcasse gigantesque de la baleine franche. Les oiseaux d'eau s'attroupent sur ces restes immenses, qiioi(pi'ils soient moins attirés par ces débris que par un cadavre qui n'est pas encore dénué de gi'aisse. Les ours maritimes s'assemblent autour de cette masse flottante, et en font curée avec avidité. Veut-on cependant ari'anger le lard dans les tonneaux? On le sépare de la couenne. On le coupe par morceaux de trois décimètres carrés de surface ou environ, et on entasse ces morceaux dans les tonnes. Veut-on le faire fondre, soit à bord du navire, comme les Basques le préféraient; soit dans un atelier établi à terre, comme on le fait dans plusieurs contrées, et comme les Hollandais l'ont pratiqué pendant longtemps à Smeerenbourg dans le Spitzberg? On se sert de chaudières de cuivre rouge, ou de fer fondu. Ces chaudières sont très- grandes; ordinairement elles contiennent chacune environ cinq tonneaux de graisse hui- leuse. On les pose sur un fourneau de cuivre, et on les y maçonne pour éviter que la chaudière, en se renversant sur le feu, n'allume un incendie dangereux. On met de l'eau dans la chaudière avant d'y jeter le lard, afin que cette graisse ne s'altache pas au fond de ce vaste récipient, et ne s'y grille pas sans se fondre; on le remue d'ailleurs avec soin dès qu'il commence à s'échauffer. Trois heures après le commencement de l'opération, on puise l'huile toute bouillanle avec de grandes cuillers de cuivre; on la verse sur une grille qui recouvre un grand baquet de bois; la grille purifie l'huile en retenant les mor- ceaux, pour ainsi dire infusibles, que l'on nomme lardons i. L'huile, encore bouillante, coule du premier baquet dans un second, (jue l'on a rempli aux deux tiers d'eau froide, et auquel on a donné communément un mètre de profondeur, deux de large, et cinq ou six de long. L'huile surnage dans ce second baquet, se refroidit et continue de se purifier en se séparant des matières étrangères, qui tombent au fond du réservoir. On la fait passer du second baquet dans un troisième, et du troisième dans un quatrième. Ces deux derniers sont remplis, comme le second, d'eau froide jusqu'aux deux tiers; l'huile achève de s'y perfectionner, et, du dernier baquet, on la fait entrer par une longuegoutlière dans les tonneaux destinés à la conserver ou à la transporter au loin. 1 On remet ces lardons dans la chaudière, pour en tirer une colle qui sert à différents usages; et après l'extraction de cette colle, on emploie h nourrir dos chiens le marc (^pais qui reste au fond de la cuve. 58 HISTOIRE NATURELLE Au reste, moins le temps pendant lequel on garde le lard dans les tonnes est long, et plus l'huile qu'on en retire doit être recherchée. L'huile et les fanons de la baleine franche ne sont pas les seules parties utiles de cet animal. Les Groenlandais, et d'autres habitants des contrées du Nord, trouvent la peau et les nageoires de ce cétacée très-agréables au goût. Sa chair fiaîche ou salée a souvent servi à la nourriture des équipages basques. Le capitaine Colnett rapporte que le cœur d'une jeune baleine qui n'avait encore que cinq mètres de longueur, et que ses matelots prirent au mois d'août 1795, près de Guatimala, dans le grand Océan équinoxial, parut un mets exquis à son équipage. Les intestins de la baleine franche servent à remplacer le verre des fenêtres ; les tendons fournissent des fils propres à faire des filets; on fait de très-bonnes lignes avec les poils qui terminent les fanons, et on emploie dans plusieurs pays les côtes et les grands os des mâchoires pour composer la charpente des cabanes, ou pour mieux enclore des jardins et des champs. Les avantages que l'on retire de la pèche des baleines franches ont facilement engagé dans nos temps modernes les peuples entreprenants et déjà familiarisés avec les naviga- tions lointaines, à chercher ces céfacées partout où ils ont espéré de les trouver. On les poursuit maintenant dans l'hémisphère austral comme dans l'hémisphère arctique, et dans le grand Océan boréal comme dans l'Océan atlantique septentrional; on les y pèche même, au moins très-souvent, avec plus de facilité, avec moins de danger, avec moins de peine. On les atteint h une assez grande dislance du cercle polaire pour n'avoir pas besoin de braver les rigueurs du froid ni les écueils de glace. Le capitaine Colnett trouva, par exemple, un grand nombre de ces animaux vers le quarantième degré de latitude aus- trale, auprès de l'île Mocha et des côtes occidentales du Chili; et, à la même latitude, ainsi que dans le même hémisphère, et vers le trente-septième degré de longitude occiden- tale du méridien de Paris, il avait vu, peu de temps auparavant, de si grandes troupes de ces baleines, qu'il les crut assez nombreuses pour fournir toute l'huile que pourrait emporter la moitié des vaisseaux baleiniers de Londres. Cette multitude de baleines disparaîtra cependant dans l'hémisphère austral, de même que dans le boréal. La plus grande des espèces s'éteindra comme tant d'autres. Décou- verte dans ses retraites les plus cachées, atteinte dans ses asiles les plus reculés, vaincue parla force irrésistible de l'intelligence humaine, elle disparaîtra de dessus le globe; il ne restera pas même l'espérance de la retrouver dans quelque partie de la terre non encore visitée par des voyageurs civilisés, comme on peut avoir celle de découvrir, dans les immenses solitudes du nouveau continent, V éléphant de l'Ohio et le mègalhérium i. Quelle portion de l'océan n'aura pas été en ellet traversée dans tous les sens? Quel rivage n'aura pas été reconnu? De quelles plages gelées les deux zones gl-aciales auront-elles pu dérober les tristes bords? On ne verra plus que quelques restes de cette espèce gigan- tesque; ses débris deviendront une poussière que les vents disperseront, et elle ne subsis- tera que dans le souvenir des hommes et dans les tableaux du génie. Tout diminue et dépérit donc sur le globe? Quelle révolution en remontera les ressorts? La nature n'est immortelle que dans son ensemble, et si l'art de l'homme embellit et ranime quelques- uns de ses ouvrages, combien d'autres qu'il dégrade, mutile et anéantit! 1 M. Jcffcrson, rillustrc président des Etals-Unis, m'ccrit, dans une lettre du 'ii février tSOô, qu'ainsi que je l'avais prévu et annoncé dans le Discours d'ouv ertuie de mon Cours de zoologie de l'an IX,il\afaire faire un voyage pour reconnaître les sources du Missouri, et })our découvrir une rivière qui, prenant son origine très-près de ces sources, ait son embouchure dans le grand Océan boréal. » Ce )) Aoyage, dit JI. .lelFcrson, accroîtra nos connaissances sur la géographie de notre continent, en nous » donnant de nouvelles lumières sur cette intéressante ligne de communication au travers de l'Améri- 11 que septentrionale, et nous procurera une vue générale de sa population, de son histoire naturelle, « de ses productions, de son sol et de son climat. 11 n'est pas improbable, ajoute ce respectable et sa- n vant premier magistrat, que ce voyage de découverte ne nous fasse avoir des informations uUé- » rieures sur le mummoth (l'éléphant de l'Ohio) et sur le mêgalliêrium dont vous parlez. Vous avez n vraisemblablement ^•u, dans nos Transactions philosophiques, qu'avant de connaître la nolice que » M. Cuvier a doimée de ce mègalhérium , nous avions trou\ é ici des restes d'un énorme animal » inconnu, que nous a\ons nommé mi'fia/oin/jc, à cause de la longueur disproportionnée de ses ongles, » et qui est probablement le même animal que le mègalhérium; et qu'il y avait ici des traces de son " existence récente et même présente. La route que nous allons découvrir nous mettra peut-être à 11 même de n'avoir plus aucun doute à oc siijol. Le voyage s:?ra terminé dans deux étés. « DES BALEINES. 89 LA BALELNE NORDCAPER. Balscna glacialis, Klein, l.iiiu. , Bonn., (aiy. Ce célacéc vit dans la paiiio de l'Océan allanlique seplenirional siliic-o entre le Spitzbei'ii, la Norwége el l'Islande. Il habite aussi dans les mers du Groenland, où un individu de celte espèce a été dessiné, en 1771), par M. Bachstrom, dont le travail, remis dans le temps à sir Joseph Banks, m'a été envoyé il y a trois mois par cet illustre pi'ési- dent de la société royale de Londres. Il parait (ju'on l'a trouvé d'ailleurs dans les eaux du Japon, et par conséquent dans le grand Océan boréal, vers le quarantième degré de latitude. Son corps est plus allongé que celui de la baleine franche. La mâchoire iiilei'ieure est au contraire très-arrondie, très-haute, et plus large à pro- portion de celle d'en haut, que dans le plus grand des cétacées. La forme générale de la tète, vue par-dessus et par-dessous, est celle d'un ovale tronqué par derrière, et un peu échancré à rextrémilé du museau. Parmi les dessins de M. Bachstrom, que nous avons fait graver, il en est un qui montre d'une manière particulière cette forme ovale pré- sentée et maintenue j^ar les deux os de la mâchoire inférieure. Ces deux os, réunis sur le devant par un cartilage qui en lie les extrémités pointues, et terminés par deux apo- physes, dont l'une s'articule avec Vlnimerus, forment comme le cadre d'un ovale presque parfait. L'ensemble de la lèle et les fanons sont cependant plus ])elits dans le nordcaper que dans la baleine franche, proporlioniiellemeni à la longueur totale. Les dimensions du nordcaper sont, d'ailleurs, très-inférieures à celles de la baleine franche; et comme il est aussi moins chargé de graisse, même à proportion de sa gran- deur, il n'est pas surpienant qu'il ne donne souvent que tiente tonnes d'huile. Les deux évents représentent deux petits croissants, un peu séparés l'un de l'autre, et dont les convexités sont opposées. L'œil est très-petit; et son diamètre le moins court, placé obliquement. Le bord des fanons, qui touche la langue, est garni de crins noirs qui la préservent d'être blessée par un tranchant trop aigu. La partie de ces mêmes fanons qui rencontre la lèvre inférieure est unie et douce, mais dénuée de crins on filaments. La longueur de chaque nageoire pecloi'ale excède le cincpiième de la longueur totale, et ces deux bias sont situés au delà du piemier tiers de cette même longueur. La queue est déliée, très-menue à son extrémité, terminée par une nageoire non-seu- lement échancrée, mais un peu feslonnée par derrière, et dont les lobes sont si longs, que, du bout extérieur de l'un au bout extérieur de l'autre, il y a une distance égale aux trois septièmes ou environ de la longiscur totale du cétacée. On voit sur le ventre du màlc une fente longitudinale, dont la longueur est égale au sixième de la longueur de l'animal, ei dont les bords se séparent pour laisse!' sortir le [jcdé)ias. L'anus est une petite ouverture ronde, située, dans le mâle, au delà de cet le fente lon- gitudinale. La couleur du nordcaper est ordinairement d'un gris plus ou moins clair; ses nuances sont assez uniformes; et souvent le dessous de la tête paraît un grand ovale d'un blanc très-éclatant, au centre et à la circonférence duquel on voit des taches grises ou noirâtres , irrégulières, confuses et nuageuses. Quelque étonnante que soit la vitesse de la baleine franche, celle du nordcaper est encore plus grande. Sa queue, beaucoup plus déliée, et par conséquent beaucoup plus mobile; sa nageoire caudale, plus étendue à proportion de son corps; l'extrémité de sa queue, à !a([uelle cette nageoire est attachée, plus étroite et plus flexible, lui donnent une rame bien plus large, bien plus vivemesit agitée, bien plus puissante, et la force avec laquelle il tend à se mouvoir, doit en effet être bien considérable, puisqu'il échappe à la poursuite, et, pour ainsi dii'e, à l'œil, avec la rapidité d'un trait, et que cependant il déplace un très-grand volume d'eau. Lors même que le nordcaper nage à la surface de l océan, il ne montre au-dessus de la mer qu'une petite partie de sa tête et de son corps. On peut remarquer aisément sur un des dessins de M. Bachstrom, que la ligne du niveau de l'eau est alors au-dessus de la partie la plus haute de l'ouverture de la gueule; que la queue, toutes les nageoires, l'œil, et les deux mâchoires, sont sous l'eau ; que le cétacée ne 60 HISTOIRE NATURELLE laisse voir que la sommité du dos et celle du crâne; et qu'il ne tient dans l'atmosphère que ce qu'il ne pourrait enfoncer dans l'eau sans y plonger en même temps les orifices supérieurs de ses évents. Cette rapidité dans la natation est d'autant plus utile au nordcaper, qu'il ne se nourrit pas uniquement, comme la baleine franche, de mollusques, de crabes, ou d'autres ani- maux privés de mouvement progressif, ou réduits à ne changer de place qu'avec plus ou moins de diftlculté et de lenteur. Sa proie a reçu une grande vitesse. Il préfère, en etïet, les dupées, les scombres, les gades, et particulièrement les harengs, les maquereaux, les thons et les morues. Lorsqu'il en a atteint les troupes ou les bancs, il frappe l'eau avec sa queue, et la fait bouillonner si vivement, (jue les poissons qu'il veut dévorer, étourdis, saisis et comme paralysés, n'opposent à sa voi'acité ni la fuite, ni l'agilité, ni la ruse. Il en peut avaler un si grand nomljre, que >\^illughby compta une trentaine de gades dans l'intérieur d un nordcaper; que, suivant Martens, un autre nordcaper, pris auprès de Hitland, avait dans son estomac plus d'une tonne de harengs; et que, selon Ilorrebovvs, des pêcheurs islandais trouvèrent six cents gades morues encoi'e palpitants, et une grande quantité de dupées sardines, dans un autre individu de la même espèce, qui s'était jeté sur le rivage en poursuivant des poissons avec trop d'acharnement. Ces dupées, ces scambres et ces gades trouvent quelquefois leur vengeur dans le squale scie. Ennemi audacieux de la baleine franche, il attaque avec encore plus de hardiesse le nordcaper, qui, malgré la prestesse de ses mouvements et l'agilité avec laquelle il remue ses armes, lui oppose souvent moins de force, paixe qu'il lui présente moins de masse. Martens raconte qu'il fut témoin d'un combat sanglant entre un nordcaper et un squale scie. Il n'osa pas faire appi'odier son bâtiment du lieu où ces deux terribles rivaux cher- chaient à se donnei" la mort; mais il les vit pendant longtemps se poursuivre, se précipiter l'un sur l'autre, et se porter des coups si violents, que l'eau de la mer jaillissait très-haut autour d'eux, et retombait en brouillard. Mais le nordcaper n'est pas seulement vif et agile, il est encore farouche; aussi est-il très-difficile de l'atteindre. Néanmoins, lorsque la pêche de la baleine franche n'a pas réussi, on cherche à s'en dédommager par celle du nordcaper. On est souvent obligé d'employer, pour le prendre, un plus grand nombre de chaloupes, et des matelots ou harponneurs plus vifs et plus alertes que i)Our la pèche de la grande baleine, afin de lui couper plus aisément la retraite. La femelle, dans cette espèce, est atteinte plus faci- lement que le mâle, lors(|u'elle a un pelit : elle l'aime trop pour vouloir l'abandonner. Cependant, lorsqu'on est parvenu aupi-ès du nordcaper, il faut redoubler de précau- tions. Il se lourne et retourne avec une force extrême, bondit, élève sa nageoire caudale, devient furieux par le danger, attaque la chaloupe la plus avancée^ et d'un seul coup de queue la fait voler en éclats, ou, cédant à des elïorfs su|)érieurs, contraint de fuir, empor- tant le harpon qui l'a blessé, entraine jusqu'à mille brasses de corde, et, malgré ce poids aussi embarrassant que lourd, nage avec une telle rapidité, que les matelots, qu'il remorque, pour ainsi dii-e, peuvent à peine se soutenir, et se sentent suffoquer. Les habitants de la Nor\vège ont moins de dangers à courir pour se saisir du nord- caper, lorsque cette baleine s'engage dans des anses qui aboutissent à un grand lac de leurs rivages : ils ferment la sortie du lac avec des filets composés de cordes d'écorce d'arbre, et donnent ensuite la mort au cétacée, sans être forcés de combattre. Duhamel a écrit qu'on lui avait assuré que la graisse ou le lard du nordcajier n'avait pas les qualités malfaisantes qu'on a attribuées à la giaisse de la baleine franche. Au reste, Klein a distingué dans cette espèce deux variétés : l'une qu'il a nommée nordcaper austral, et dont le dos est trcs-a])lati ; et Tautrc, dont le dos est moins plat, et à laquelle il a donné le nom de nordcaper occidental. De nouvelles observations apprendront si ces variétés existent encore, si elles sont constantes, et si on doit les rap- porter au sexe, à l'âge, ou à quelque autre cause. LA BALEINE NOUEUSE. Balœna nodosa, Bonn. Lacep. Ce cétacée a sur le dos, et pi-ès de la queue, une bosse un peu penchée en arrière, sou- vent irrégulière, mais dont la hauteur est presque toujours d'un tiers de mètre. Ce trait de conformation est un de ces caractères dont les séries lient, par des nuances plus ou moins sensibles, non-seulement les familles voisines, mais encore des tribus très-èloi- DES BALEINES. f,| gnées. Celte bosse est un coinmenceineiU de celle nageoire qui man(|ue à i^usieurs cétacées, mais qu'on Irouve sur beaucoup d'aulres, el qui élablil un rapport de plus enlie les mammifères qui en sont dénués, et quelques quadrupèdes ovipares et les poissons qui en sont pourvus. Les nageoires pectoi'ales de la baleine noueuse sont très-longues, assez éloignées du bout du museau, et d'un blanc ordinairement très-pur. On l'a vue dans la mer qui baigne la IVouvelle-Angleten'e, dont quelques naluralisles lui ont donné le nom; mais il paraît qu'elle habile aussi auprès des côtes de l'Islande, ainsi que dans la Méditerranée d'Amérique, entre l'ancien Gioenland et le Labiador; et peut-être faut-il rapporter à cette espèce quelques-uns des cétacées vus par le capitaine Colnett dans le grand océan boréal, auprès de la Californie. La baleine noueuse est peu recherchée par les pécheurs i. LA BALEINE BOSSUE. Balœna gibbosa, Bonn. Lacep. Cette baleine a sur le dos cinq ou six bosses ou éminences. Ses fanons sont blancs, et, dit-on, plus difficiles à fendre que ceux de la baleine franche. Elle a d'ailleurs de très-grands rapports avec ce dernier célacée. On l'a particulièrement observée dans la mer voisine de la Nouvelle-Angleterre. , LES BALEINOPTERES. LA BALEINOPTÈRE GIBBAR. Balœna physalus, Linn , Bonn. — Balsena Gibbar, Lacep. Le gibbar habite dans l'océan glacial arctique, particulièrement auprès du Groenland. On le trouve aussi dans l'océan atlantique septentrional. Il s'avance même vers la ligne, dans cet océan atlantique, au moins jusque pi'ès du trentième degré, puisque le gibbar est peut-être ce Physétère des anciens, dont Pline parle dans le chapitre G de son neu- vième livre, et dont il dit qu'il pénètre dans la Méditerranée, et puisque ]Martens l'a réel- lement vu dans le détroit de Gibraltar en 1G75. L'auteur de V Histoire des pèches des Hol- landais dit aussi que le gibbar entre dans la mer Méditerranée. 3Iais il parait que dans le grand Océan, moins elFrayé par les navigateurs et moins tourmenté par les pêcheurs, il vogue jusque dans la zone torride. On peut croire, en efïet, qu'on doit rapporter au gibbar la baleine Fixback ou à nageoire sur le dos, que le capitaine Colnett a vue, non- seulement auprès des côtes de Californie, mais encore auprès du golfe de Panama, et par conséquent de l'équateur. Ce fait s'accorderait d'ailleurs très-bien avec ce que nous avons dit de relatif à l'habitation des très-grands cétacées, en traitant de la baleine franche, et avec ce que des auteurs ont écrit du séjour du gibbar dans les mers qui bai- gnent les côtes de l'Inde. Le gibbar peut égaler la baleine franche par sa longueur, mais non pas par sa grosseur. Son volume et sa masse sont très-inférieurs à ceux du plus grand des cétacées. D'ailleurs, M. Olafsen, et M. Povelsen, premier médecin d'Islande, disent que le gibbar a quatre-vingts aunes danoises, ou plus de cinquante mètres, de longueur; mais que la ba- leine franche est longue de plus décent aunes danoises, ou de plusdesoixante-trois mètres. Le dessous de sa tête est d'un blanc éclatant; sa poitrine et son ventre présentent la même couleur; le reste de sa surface est d'un brun que le poli et le luisant de la peau rendent assez brillant. L'ensemble de la tête représente une sorte de cône dont la lon- gueur égale le tiers de la longueur totale. La nuque est marquée par une dépression bien moins sensible que dans la baleine franche; la langue n'a pas une très-grande étendue; l'œil est situé très-près de l'angle formé par la réunion des deux mâchoires. Chaque pec- torale est ovale, attachée assez près de l'œil, et aussi longue quelquefois que le huitième ou le neuvième de la longueur du célacée. i M. Cuvier ne regarde pas l'existence de celte espèce et de la suivante comme certaine. Il se pour- rait, dit-il, qu'elles fussent fondées sur des individus altérés. D. 6^2 HISTOIRE NATURELLE Les fanons sont si courts, que souvenl leur longueur ne surpasse pas leur hauteur. Les crins qui les terminent sont longs, et comme tordus les uns autour des autres. On a écrit, avec raison, que ces fanons sont bleuâtres; mais on aurait dû ajouter, avec l'auieur de V Histoire des pêches des Hollandais, que leur couleur change avec l'âge, et qu'ils devien- nent bruns et bordés de jaune. Vers l'extrémité postérieure du dos s'élève cette nageoire que l'on retrouve sur toutes les baleinoptères, et qui rapproche la nature des célacées de celle des poissons dont ils partagent le séjour. Celte nageoire dorsale doit être particulièrement lemarquée sur le gibbar : elle est triangulaire, courbée en arrière à son sommet, et haute du quinzième ou environ de la longueur totale. Le gibbar se nourrit de poissons assez grands, surtout de ceux qui vivent en troupes très-nombreuses. Il préfère les gades, les scombres, les salmones, les dupées et particu- lièrement les maquereaux, les salmones arctiques et les harengs. Il les atteint, les agite, les trouble, et les engloutit d'autant plus aisément, que, plus mince et plus délié que la baleine franche, il est plus agile et nage avec une rapidité plus grande. Il lance aussi avec plus de violence, élève à une plus grande hauteur l'eau qu'il rejette par ses évents, et qui, retombant de plus haut, est entendue de plus loin. Ces mouvements i)lus fréquents, plus prompts et plus animés, paraissent influer sur ses afTeclions habituelles, en rendant ses sensations plus variées, plus nombreuses et plus vives. Il semble que, dans cette espèce, la femelle chérit davantage son petit, le soigne plus attentivement, le soutient plus constamment avec ses bras, le protège, pour ainsi dire, et contre ses ennemis et contre les flots avec plus de sollicitude, le défend avec plus de courage. Ces dilïerences dans la forme, dans les attributs, dans la nourriture, montrent pour- quoi le gibbar ne paraît pas toujours dans les mêmes parages, aux mêmes époques que la baleine franche. Elles peuvent aussi faire soupçonner pourquoi ce céfacée a un lard moins épais, une graisse moins abondante. C'est cette petite quantité de substance huileuse qui fait que les pêcheurs ne cherchent pas beaucoup à prendre le gibbar. Sa très-grande vitesse le rend d'ailleurs très-difficile à alteindre.il est même plus dangereux de l'attaquer que de combattre la baleine franche : il s'irrite davantage; les coups qu'il donne alors avec ses nageoires et sa queue sont ter- ribles. Avant (jue les Basques, redoutant la masse du plus grand des cétacées, osassent affronter la baleine franche, ils s'attachaient à la pèche du gibbar : mais l'expérience leur apprit qu'il était et plus difficile de poursuivre et plus hasardeux de harponner ce cétacée que la première des baleines. Martens rapporte que, des matelots d'une chaloupe pêcheuse ayant lancé leur harpon sur un gibbar, l'animal, fuyant avec une vélocité ex- trême, les surprit, les troubla, les elïVaya au point de les empêcher de songer à couper la corde fatale qui attachait la nacelle au harpon et les entraîna sous un vaste banc de glaçons entassés, où ils perdirent la vie. Cependant on assure que la chair du gibbar a le goût de celle de l'acipensère estur- geon, et dans quelques contrées, comme dans le Groenland, on fait servir à plusieurs usages domestiques les nageoires, la peau, les tendons et les os de ce cétacée. LA BALELNOPTÈRE JUBARTE. Bala}na Boops. Linn. , Bonn. — Balaena Jubartes, Lacep. La jubarte se plaît dans les mers du Groenland ; on la trouve surtout entre cette contrée et l'Islande; mais on l'a vue dans plusieurs autres mers de l'un et de l'autre hémisphère. Il paraît qu'elle passe l'hiver en pleine mer, et qu'elle ne s'approche des côtes, et n'entre dans les anses que pendant l'élé ou ])endant l'automne. Elle a ordinairement dix-sept ou dix-huit mètres de longueur. Dans un jeune individu de cette espèce, décrit par Sibbald, et qui était long de quinze mètres et un tiers, la cir- conférence auprès des bras était de sept mètres; la laigcur de la mâchoire inférieure, vei's le milieu de sa longucuï', d'un mètre et demi; la longueur de l'ouverture de la gueule, de trois mètres et deux tiers; la longueur de la langue, de deux mètres ou envi- ron ; la distance du bout du museau aux orifices des évents, de plus de deux mètres; la longueur des pectorales, d'un mètre et deux tiers; la largeur de ses nageoires, d'un demi-mètre; la disîance de la nageoire du dos à la caudale, de trois mètres; la largeur DES BALEINES. 63 de la caudale, de plus de trois mètres; la distance de l'anus à rextrémité de cette nageoire de la queue, de près de cinq mètres; et la longueur du balénas, de deux tiers de mètre. Le corps, très-épais vers les nageoires pectorales, se rétrécit ensuite, et prend la forme d'un cône très-allongé continué par la queue, dont la largeur, à son extrémité, n'est, dans plusieurs individus, que d'un demi-mètre. Les orifices des deux évents sont rapprochés l'un de l'autre, au point de paraître ne former qu'une seule ouverture. Au-devant de ces oriliceson voit trois rangées de petites protubérances très-arrondies. La mâchoire inférieure est un peu plus courte et plus étroite que celle d'en haut. L'œil est situé au-dessus et très-près de l'angle formé par la réunion des deux lèvres; l'iris parait blanc ou blanchâtre. Au delà de l'œil est un trou presque imperceptible : c'est l'orifice du conduit auditif. Les fanons sont noirs, et si courts, qu'ils n'ont souvent qu'un tiers de mètre de longueur. La langue est grasse, spongieuse, et quelquefois hérissée d'aspérités. Elle est de plus recouverte, vers sa racine, d'une peau lâche qui se porte vers le gosier, et paraîtrait pou- voir en fermer l'ouverture, comme une sorte d'opercule. Quelquefois la jubarte est toute blanche. Ordinairement cependant la partie supé- rieure de ce cèlacée est noire ou noirâtre; le dessous de la tète et des bras, très-blanc; le dessous du ventre et de la queue, marbré de blanc et de noir. La peau, qui est très- lisse, recouvre une couche de graisse assez mince. Mais ce qu'il faut remarquer, c'est que, depuis le dessous de la gorge jusque vers l'anus, la peau présente de longs plis longitudinaux, qui, le plus souvent, se réunissent deux à deux vers leurs extrémités, et qui donnent au cétacée la faculté de dilater ce tégument assez profondément sillonné. Le dos de ces longs sillons est marbré de noir et de blanc : mais les intervalles qui les séparent sont d'un beau rouge qui contraste, d'une manière très-vive et très-agréable à la vue, avec le noir de l'extrémité des fanons et avec le blanc éclatant du dessous de la gueule, lorsque l'animal gonfle sa peau, que les plis s'effacent et que les intervalles de ces plis se relèvent et paraissent. On a écrit que la jubarte len- daitcettepeau, ordinairement lâche et plissée,danslesmoments où, saisissant les animaux dont elle veut se nourrir, elle ouvre une large gueule et avale une grande quantilé d'eau en même temps qu'elle engloutit ses victimes. Mais nous verrons, à l'aiticle de la bulei- iioptère museau-poiidu, quel organe particulier ont reçu les cétacées dont la peau du ventre, ainsi sillonnée, peut se prêter à une grande extension. On a remarqué que la jubarte lançait l'eau par ses évents avec moins de violence que les cétacées, qu'elle égale en grandeur; elle ne paraît cependant leur céder ni en force ni en agilité, au moins relativement à ses dimensions. Vive et pétulante, gaie même et folâtre, elle aime à se jouer avec les flots. Impatiente, pour ainsi dire, de changer de place, elle disparaît souvent sous les ondes, et s'enfonce à des profondeurs d'autant plus considéiables, qu'en plongeant elle baisse sa tète et relève sa caudale au point de se pré- cipiter, en quelcjne sorte, dans une situation verticale. Si la mer est calme, elle flotte endormie sur la surface de l'océan: mais bientôt elle se réveille, s'anime, se livre à toute sa vivacité, exécute avec une rapidité étonnante des évolutions très-variées, nage sur un côté, se couche sur son dos, se retourne, frappe l'eau avec force, bondit, s'élance au-dessus de la surface de la mer, pirouette, retombe et disparaît comme l'éclair. Elle aime beaucoup son petit, qui ne l'abandonne que lorsqu'elle a donné le jour à un nouveau cétacée. On l'a vue s'exposer à échouer sur des bas-fonds pour l'empêcher de se heurter contre les roches. Naturellement douce et presque familière, elle devient néanmoins furieuse, si elle craint pour lui : elle se jette contre la chaloupe qui le poursuit, la renverse et emporte sous un de ses bras la jeune jubarte qui lui est si chère. La plus petite blessure suflit quelquefois pour la faire périr, parce que ses plaies deviennent facilement gangreneuses; mais alors la jubarte va très-fréquemment expirer bien loin de l'endroit où elle a reçu le coup mortel. Pour lui donner une mort plus prompte, on cherche à la frapper avec une lance derrière la nageoire pectorale : on a observé que, si l'arme pénètre assez avant pour percer le canal intestinal, le cétacée s'enfonce très-promptement sous les eaux. 64 HISTOIRE NATURELLE Le mâle et la femelle de cette espèce paraissent unis run à l'autre par une affection très-forte. Duhamel rapporte qu'on prit, en 17:25, deux jubarles qui voguaient ensemble, et qui vraisemblablement étaient mâle et femelle. La première qui fut blessée jeta des cris de douleur, alla droit à la chaloupe, et, d'un seul coup de queue, meurtrit et préci- pita trois hommes dans la mer. Elles ne voulurent jamais se quitter, et, quand l'une fut tuée, l'autre s'étendit sur elle et poussa des gémissements terribles et lamentables. Ceux qui auront lu l'histoire de la jubarte ne seront donc pas étonnés que les Islandais ne la harponnent presque jamais; ils la regaident comme l'amie de l'homme, et, mêlant avec leurs idées superslilieuses les inspirations du sentiment et les résultais de l'obser- vation, ils se sont persuadé que la Divinité l'a créée pour défendre leurs frêles embarca- tions contre les cétacées féroces et dangereux. Us se plaisent à raconter que lorsque leurs bateaux sont entourés de ces animaux énormes et carnassiers, la jubarte s'approche d'eux au point qu'on peut la toucher, s'élance sous leurs rames, passe sous la quille de leurs bâtiments, et, bien loin de leur nuire, cherche à éloigner les cétacîées ennemis, et les accompagne jus(pi'au moment où, arrivés près du rivage, ils sont à l'abri de tout danger i. Au reste, la jubarte doit souvent redouter le physétère microps. Elle se nourrit non-seulement du testacée nommé planorbe boréal, mais encore de Vammodyte appât, du salmone arctique et de plusieurs autres poissons 2. LA BALEINOPTÈRE RORQUAL. Balœna Musculus, Linn., Bonn. — Balgenoptera Rorqual, Lacep. — Balœna Boops, Cuv. L'habitation ordinaire du Rorqual est beaucoup plus rapprochée des contrées tem- pérées de l'Europe que celle de plusieurs autres grands cétacées. Il vit dans la partie de l'océan atlantique septentrional qui baigne l'Ecosse, et par conséquent en deçà du soixantième degré de latitude boréale; d'ailleurs il s'avance jusque vers le trente- cinquième, puisqu'il entre par le détroit de Gibraltar dans la Méditerranée. II aime à se nourrir de dupées, et particulièrement de harengs et de sardines, dont on doit ci'oire qu'il suit les nombreuses légions dans leurs divers voyages, se montrant très-souvent avec ces bancs immenses de dupées, et disparaissant lorsqu'ils disparaissent. Il est noir ou d'une couleur noirâtre dans sa partie supérieure, et blanc dans sa partie inférieure. Sa longueur peut aller au moins jusqu'à vingt-six mètres, et sa circonférence à onze ou douze, dans l'endroit le plus gros de son corps s. Une femelle, dont parle Ascagne, avaitvingt-deuxmètres de longueur. La note suivante donnera quelques-unesdes dimensions les plus remarquables d'un rorqual de vingt-six-mètres de long 4. La mâchoire inférieure du cétacée que nous décrivons, au lieu de se terminer en pointe, comme celle de la jubarte, forme une poi'tion de cercle quelquefois faiblement festonnée; celle d'en haut, moins longue et beaucoup moins large, s'emboîte dans celle d'en bas. La langue est molle, spongieuse, et recouverte d'une peau mince. La base de cet organe présente de chaque côté un muscle rouge et arrondi, qui rétrécit l'entrée du gosier, au point que des poissons un peu gros ne pourraient pas y passer. Mais si cet orifice est très- étroit, la capacité de la bouche est immense : elle s'ouvre à un tel degré, dans plusieurs individus de l'espèce du rorqual, que quatorze hommes peuvent se tenir debout dans son \ Voj'age en Islande, par M. Olafsen et M. Povclsen, premier médecin, etc., traduit par M. Gauthier de la Peyronie, t. III, p. 255. 2 M. Cuvier réunit cette espèce aux deux suivantes; il remarque que le rorqual ne diffère de la jubarte que par sa taille plus petite, et qu'il en est à peu près de même de la baleinoptère museau- pointu, Èalœna rostmla de Hunter, de Fabricius et de Bonnatcrre, laquelle est fort difTérente de celte de Pcnnaiit et de Pontoppidnm, qui est l'IIypiMocdon. D. 5 MM. Olafsen e( l^ovolscii disent, dans ta rehition de leur voyage en Islande (tome III, page "251 de la traduction française), que te ror(|ual est le plus grand des cétacées, et a une longueur de plus de cent vingt aunes danoises, ou plus de qualic -^ing(s mètres. Mais c'est à la baleine IVanclie (|u"il faut rap- porter cette dimension, qui n'a été attribuée au rorqual que par erreur. 4 Longueur de la màelinire intérieure, (|natre mètres et demi ou euviron ; longueur de la langue, un peu plus de cinq mètres; largeur de la langue, cintj mètres, distance du bout du museau à l'œil, (juatre mètres un tiers ou à peu près; longueur des nageoires pectorales, trois mètres un tiers; plus grande largeur de ces nageoires, cinq sixièmes de mètre; distance de ta base de la pectorale à l'angle formé par la réunion des deux mâchoires, un peu plus de deux mètres; longueur de la nageoire du dos, un mètre; hauteur de cette nageoire, deux tiers de mètre; distance qui sépare les deux pointes de la cau- dale, un peu plus de six mètres ; longueur du bah'nas, un mètre deux tiers ; distance de l'insertion du balénas à l'anus^ un mètre deux tiers. DES BALEINES. 68 intérieur, et que, suivant Sibbakl, on a vu une chaloupe el son équipage entrer dans la gueule ouverte d'un rorqual éclioué sur le livage de l'Océan. On pourra avoir une idée très-justede laformeetde la grandeur de cettebouche énorme, en jetant les yeux sur les dessins que nous avons fait graver, et qui représentent la tète d'un rorqual pris sur les côtes de la Méditerranée, et dont nous allons reparler dans un moment. Ces mêmes dessins montrent la conformation des fanons de cette espèce de Baleinoptère. Ces fanons sont noirs et si courts, que le plus souvent on n'en voit pas qui aient plus d'un mètre de longueur et plus d'un tiers de mètre de hauteur. On en trouve même auprès du gosier qui n'ont que seize ou dix-sept centimètres de longueur, et dont la hauteur n'est que de trois centimètres; mais ces fanons sont bordés ou terminés par des crins allongés, touffus, noirs et inégaux. L'œil est situé au-dessus et très-près de l'angle que forment les deux lèvres en se réunis- sant; et comme la mâchoire inférieure est très-haute, que la courbure des deux mâchoires relève presque toujours l'angle des deux lèvres un peu plus haut que le bout du museau, et que le dessus de la tête, même auprès de l'extrémité du museau, est presque de niveau avec la nuque, l'œil se trouve placé si près du sommet de la tête, qu'il doit paraître très- souvent au-dessus de l'eau, lorsque le rorqual nage à la surface de l'Océan. Ce cétacée doit donc apercevoir très-fréquemment les objets situés dans l'atmosphère, sans que les rayons réfléchis par ces objets traversent la plus petite couche aqueuse, pour arriver jusqu'à son œil, pendant que ces mêmes rayons passent presque toujours au travers d'une couche d'eau très-épaisse pour parvenir jusqu'à l'œil de la baleine franche, du nordcaper, du gibbar, etc. L'œil du rorqual admet donc des rayons qui n'ont pas subi de réfraction, pendant que celui du gibbar, du nordcaper, de la baleine franche n'en reçoit que de Irès- réfractés. On pourrait donc croire, d'après ce que nous avons dit en traitant de l'organe de la vue de la baleine franche, que la conformation de l'œil n'est pas la même dans le rorqual que dans la baleine franche, le nordcaper, le gibbar; on pourrait supposer, par exemple, que le cristallin du rorqual est moins sphérique que celui des autres cétacées que nous venons de nommer : mais l'observation ne nous a encore rien montré de précis à cet égard; tout ce que nous pouvons dire, c'est que l'œil du rorqual est plus grand à proportion que celui de la baleine franche, du gibbar et du nordcaper. D'après la position de l'œil du rorqual, il n'est pas surprenant que les orifices des évents soient, dans le cétacée que nous décrivons, très-près de l'organe de la vue. Ces orifices sont placés dans une sorte de pi-otubérance pyramidale. Le corps est très-gros derrière la nuque; et comme, à partir de la sommité du dos, on descend d'un côté jusqu'à l'extrémité de la queue, el de l'autre jusqu'au bout du museau, par une courbe qu'aucune grande saillie ou aucune échancrure n'interrompt, on ne doit apercevoir qu'une vaste calotte au-dessus de l'Océan, lorsque le rorqual nage à la surface de la mer, au lieu d'en voir deux, comme lorsque la baleine franche sillonne la surface de ce même Océan. L'ensemble du rorqual parait donc composé de deux cônes réunis par leur base, et dont celui de derrière est plus allongé que celui de devant. Les nageoires pectorales sont lancéolées, assez éloignées de l'ouverture de la gueule, et attachées à une hauteur qui égale presque celle de l'angle des lèvres. Nous n'avons pas besoin de faire voir comment cette position peut influer sur certaines évolutions du cétacée '. La dorsale commence au-dessus de l'ouverture de l'anus. Elle est un peu échancrée, et se prolonge souvent par une petite saillie jusqu'à la caudale. Cettedernière nageoire se divise en deux lobes, et chaque lobe est échancré par derrière. La couche de graisse qui enveloppe le rorqual a communément plus de trois décimètres d'épaisseur sur la tête et sur le cou ; mais quelquefois elle n'est épaisse que d'un décimètre sur les côtés du cétacée. Un seul rorqual peut donner plus de cinquante tonnes d'huile. Lorsqu'un individu de cette espèce s'engage dans quelque golfe de la Norwége dont l'entrée est très-étroite, on s'empresse, suivant Ascagne, de la fermer avec de gros filets, de manière que le cétacée ne puisse pas s'échapper dans l'Océan, ni se dérober aux coups de lance et de harpon dont il est alors assailli, et sous lesquels il est bientôt forcé de succomber. 1 Rappelez ce que nous avons dit de la natation de la baleine franche. 66 HISTOIRE NATURELLE Tout le dessons delà fête e( du ooîps, jusqu'au nombril, présente des plis longitu- dinaux, dont la largeur est ordinairement de cinq ou six centimètres, et qui sont séparés l'un de l'autre par un intervalle égal, ou presque égal, à la largeur d'un de ces sillons. On voit l'ensemble formé par ces plis longitudinaux remonter de chaque côté, pour s'étendre jusqu'à la base de la nageoire pectorale. Ces sillons annoncent l'organe remar- quable que nous avons indiqué en parlant de la jubarte, et dont nous allons nous occuper de nouveau dans l'article de la baleinoptère museau-pointu. En septembre de l'année 1 692, un rorqual long de vingt-six mètres échoua près du château d'Abercorn. Depuis vingt ans, les pêcheurs de harengs qui le reconnaissaient à un trou qu'une balle avait fait dans sa nageoire dorsale, le voyaient souvent poursuivre les légions des dupées. Le 20 mars 1798, un cétacée de vingt mètres de longueur fut pris dans la Méditer- ranée sur la côte occidentale de l'Ile Sainte-3Iarguerite, municipalité de Cannes, dépar- tement du Var. Les marins le nommaient souffleur. M. Jacques Ouine, architecte de Grasse, en fit un dessin, que le président de l'administration centrale du département du Var envoya au Directoire exécutif de la République. Mon confrère I^I. Révellière- Lépaux, membre de l'Institut national, et alors membre du Directoire, eut la bonté de me donner ce dessin, que j'ai fait graver; et bientôt après, les fanons, les os de la tète et quelques os de cet animal ayant été apportés à Paris, je reconnus aisément que ce cétacée appartenait à l'espèce du rorqual. C'est à cette même espèce, qui pénètre dans la Méditerranée, qu'il faut rapporter une partie de ce qu'Aristote et d'autres anciens naturalistes ont dit de leur Mysticetus et de leur Baleine. Il semblerait qu'à beaucoup d'égards le Mysticetus et la Baleine des anciens auteurs sont des êtres idéaux, formés par la réunion cle plusieurs traits, dont les uns appartiennent à notre baleine franche, et les autres au gibbar, ou au roi-qual, ou à notre cachalot macrocéphale. Daléchamp, savant médecin et naturaliste, mort à Lyon en 1388, parle, dans une de de ses notes sur Pline j, d'un cétacée qu'il avait vu, et qui avait été jeté sur le rivage de la 3Iéditerranée, auprès de 3Iontpellier. Il donne le nom d'Orque à ce cétacée; mais il paraît que c'est un rorqual qu'il avait observé. LA BALEINOPTÈRE MUSEAU-POINTU. Balœna rostrata, Hunter., Fabr., Linn.. Bonn. — Balœna Boops, Cuv. — Baltena acuto-rostrata, Lacep. De toutes les espèces de Baleines ou de Baleinoptères que nous connaissons, celle que nous allons décrire est la moins grande. 11 paraît qu'elle ne parvient qu'à une longueur de huit ou neuf mètres. Un jeune individu pris aux environs de la rade de CherlDOurg n'avait que quatre mètres deux tiers de longueur 2. Sa circonférence à l'endroit le plus gros du corps était à peine de trois mètres. La mâchoire supérieure était longue de près d'un mètre, et celle d'en bas, d'un mètre et un septième ou environ ; ce qui s'accorde avec ce qu'on a écrit des dimensions ordinaires de la tête. Dans l'individu de cette espèce dis- séqué par le célèbre Hunter, la longueur de la tète égalait en effet le quart ou à peu près de la longueur totale. Si l'on considère la baleinoptère museau-pointu flottant sur son dos, on voit l'ensemble formé par le corps et la queue présenter une figure ovale très-allongée. D'un côté cet ovale se termine par un cône très-étroit., relevé longitudinalement en arête, et s'élargis- sant à son extrémité pour former la nageoire de la queue ; de l'autre côté, et vers l'endroit où sont placés les bras, il est interrompu et se lie avec un autre ovale moins allongé, irrégulier, et que compose le dessous de la tête. Les deux mâchoires sont pointues; et c'est de cette forme que vient le nom de museau- pointu donné à l'espèce dont nous nous occupons. La mâchoire supérieure est non-seule- ment moins avancée que celle d'en bas, mais beaucoup moins lai-ge : elle est très-allongée; et l'on peut avoir une idée très-exacle de sa véritable forme, en examinant une des 1 Bala'iiaruMi plana et levis cutis est, orcaiîum canaliculatim striata , qualom vidimus in litus ejectarn , propc Monspcsuhim. (Note de Daléctiarnp sur le eliapitre 6 du \\\. IX de Pline, cdit. de Lyon, IGOO.) 2 Note manuscrite adressée à M. de Lacépède, par 31. Geolîroy de Valogiies, observateur Irès-éclairé. DES BALEINES. 67 planches sur lesquelles nous avons fait graver les dessins précieux que sir Joseph Banks a bien voulu nous envoyer. La pointe qui termine par devant la mâchoire d'en bas. est l'extrémité d'une arête longitudinale et très-courte, que l'on voitsur la surface inférieure de cette mâchoire. Le gosier a très-peu de largeur. Les nageoires pectorales sont situées vers le milieu de la hauteur du corps; elles paraissent au-dessus ou au-dessous de ce point, suivant que le grand réservoir dont nous allons parler est [)lus ou moins gonflé par l'animal ;et voilà d'où vient la dilTérence que l'on peut trouver à cet égard entre les deux figures que nous avons fait graver, l'une d'après M. Hunter, et l'autre d'après les dessins que sir Joseph Banks a bien voulu nous faire parvenir. La dorsale s'élève au-dessus de l'anus ou à peu près; elle est triangulaire, un peuéchan- crée par derrière, et inclinée vers la nageoiie de la queue. Cette dernière nageoire se divise en deux lobes, dont le côté postérieur est con- cave, et qui sont séparés l'un de l'antre par une échancrure étroite, mais un peu pro- fonde. Les naturalistes ont appris du célèbre Hunier que la baleinoptère museau-pointu, dans laquelle on trouve quarante-six vertèbres, a un large œsophage et cinq estomacs; que le second de ces estomacs est très-grand et plus long que le premier; que le ti'oisième est le moins volumineux des cinq; que le quatrième est aplati et moins grand que les deux pre- miers ; que le cinquième est rond et se termine par le pylore; que les intestins grêles ont cinq fois la longueur entière du cétacée; que la baleinoptère museau-poinfu a un cœcum comme la baleine franche, et que la longueur de ce cœacm et celle du colon réunies sur- passent la moitié de la longueur totale. Les fanons sont d'une couleur blanchâtre; ils ont d'ailleurs très-peu de longueur. Le milieu du palais représente une sorte de bande longitudinale très-relevée dans son axe, nn peu échancrée de chaque côté, mais assez large, même vers le museau, pour que le plus grand des fanons, qui sont disposés un peu obliquement sur les deux côtés de cette sorte de bande, surpasse de très-peu par sa longueur le tiers de la largeur de la mâchoire d'en haut. Au reste, ces fanons sont triangulaires, et hérissés, sur leur bord inférieur, de crins blanchâtres et très-longs; ils ne sont séparés l'un de l'autre que par un très-petit inter- valle : leur nombre peut aller, de chaque côté, à deux cents, suivant M. Geoffroy de Valognes i . La langue, épaisse et charnue, non-seulement recouvre toute la mâchoire inférieure, mais, dans plusieurs circonstances, se soulève, se gonfle, pour ainsi dire, s'étend et dépasse le bout du museau. Le dessous de la tète et de la partie antérieure du corps est revêtu d'une peau plissée; les plis sont longitudinaux, parallèles, et l'on en voit dans toute la largeur du corps, depuis une pectorale jusqu'à l'autre. Ces plis disparaissent lorsque la j)eau est tendue, et la peau en se tendant laisse l'intervalle nécessaire pour le développement de l'organe particulier que nous avons annoncé. Cet organe est une grande poche ou vessie (en anglais, bladder), placée en partie dans l'intérieur des deux branches de la mâchoire inférieure, et qui s'étend au- dessous du corps. On peut juger de sa position, de sa figure et de son étendue, en jetant les yeux sur une des gravures que j'ai fait faire d'après les dessins envoyés par sir Joseph Banks. Cette poche, qui se termine par un angle obtus, a au moins une largeur égale à celle du corps. Sa longueur, à compter du gosier, égale la distance qui sépai'e ce même gosier du bout de la mâchoire supérieure. Suivant une note écrite sur un des dessins que nous venons de citer, le cétacée peut gon- fler cette poche au point de lui donner un diamètre de près de trois mètres et demi, lorsque la longueur totale de la baleinoptère est cependant encore peu considérable. L'air atmos- phérique que l'animal reçoit par ses évents, après que ces mêmes évents lui ont servi à rejeter l'eau surabondante de sa gueiile, doit pénétrer dans cette grande poche et la développer. Cet organe établit un nouveau rapport entre les poissons et les cétacées. On doit le considérer comme une sorte de vessie natatoire qui doune une grande légèreté à la balei- 1 Note communiquée à M. di; Lacépède par M. fieolfioy. 68 HISTOIRE NATURELLE noptère, et parficulièrement à sa partie antérieure, que les os et la grosseur de la tête rendent plus pesante que les autres portions de l'animal. Peut-être cependant cet organe a-t-il quelque autre usage, car on a écrit qu'on avait trouvé des poissons dans le réservoir à air des cétacées; ce qui ne devrait s'entendre que de la poche gutturale de la baleinoptère museau-pointu, du rorqual, de la jubarte, etc. Au reste, la place et la nature de cet organe peuvent servir à expliquer le phénomène rapporté par Hunter, lorsque cet habile anatomiste dit que dans un individu de l'espèce que nous examinons, pris sur le 'Dogger-banck, et long de près de six mètres, les mâchoires se tuméfièrent par un accident dont on ignorait la cause, au point que la tète, devenue plus légère qu'un pareil volume d'eau, ne pouvait plus s'enfoncer. Cette supériorité de légèreté que la baleinoptère museau-pointu peut donner à sa tête rend raison en partie de la vitesse avec laquelle elle nage. On a observé en effet qu'elle voguait avec une rapidité extraordinaire. Elle poursuit avec tant de célérité les salmones arctiques et les autres poissons dont elle se nourrit, que, pressés par ce cétacée, et leur fuite n'étant pas assez prompte pour les dérober au colosse dont la gueule s'ouvre pour les engloutir, ils sautent et s'élancent au-dessus de la surface des mers; et cependant sa pesanteur spécifique est peu diminuée par sa graisse. Son lard est très-compacte, et fournit peu de sjibstance huileuse. Les plis qui annoncent la présence de cette utile vessie natatoire sont rouges, ainsi qu'une portion de la lèvre supérieure, et quelques taches nuageuses, mêlées comme autant de nuances très-agréables au blanc de la partie inférieure du cétacée. La partie supérieure est d'un noir foncé. Les pectorales sont blanches vers le milieu de leur lon- gueur, et noires à leur base, ainsi qu'à leur extrémité. Les Groenlandais, pour lesquels la chair de ce cétacée peut être un mets délicat, lui donnent souvent la chasse : mais sa vitesse les empêche le plus souvent de l'approcher assez pour pouvoir le harponner; ils l'attaquent et parviennent à le tuer en lui lançant des dards. On le rencontre non-seulement auprès des côtes du Groenland et de l'Islande , mais encore auprès de celles de Norwége; on l'a vu aussi dans des mers beaucoup moins éloi- gnées du tropique. Il entre dans le golfe britannique. II pénètre dans le canal de France et d'Angleterre. Un jeune individu de cette espèce échoua, en avril 1791, aux environs de la rade de Cherbourg i; et mon célèbre confrère 31. Rochon, de l'Institut, m'annonce qu'on vient de prendre à Brest un individu de la même espèce. Au milieu de plusieurs des mers qu'elle fréquente, la baleinoptère museau-pointu a un ennemi redoutable dans le physétère microps qui s'élance sur elle et la déchire. Mais elle peut l'apercevoir de plus loin, et l'éviler avec plus de facilité que plusieurs autres cétacées; elle a la vue très-perçante. Vœ'û ovale, et situé à peu de distance de l'angle des deux mcàchoires, avait près d'un décimètre de longueur dans l'individu de cinq mètres ou environ observé et décrit par M. Geoffroy de Valognes. MM. Olafsen et Povelsen assurent que l'huile des baleinoptères museau-pointu que l'on prend dans la mer d'Islande est très-fine, s'insinue facilement au travers des pores de plusieurs vaisseaux de bois, ou même d'autre matière plus compacte, et produit des effets très-salutaires dans les enflures, les tumeurs et les inflammations 2. LES NARWALS. LE NARWAL VULGAIRE. Monodon Narwhal, Fabr. — Monodoii, monoccros, Linn., Bonn. — Narwnlus vulgaris, Lacep. Quel intérêt ne doit pas inspirer l'image du narwal? Elle exerce le jugement, élève la pensée, et satisfait le génie, par les formes colossales qu'elle montre, la puissance qu'elle annonce, les phénomènes qu'elle indique ou rappelle; elle excite la curiosité, elle 1 Note manuscrite de M. Geoffroy de Valognes. 2 Voyage en Islande, traduit par M. Gantliier de la Peyronie, t. III, p. 254^. DES BALEINES. 69 fait iiaitre une sorte d'inqiiiétiule; elle touche le cœur, en entraînant l'attention vers les contrées lointaines, vers les montagnes de glaces notlantes,vers les tempêtes épouvanta- bles qui soumettent d'infortunés navigateurs à tous les maux de l'absence, à toutes les hor- reurs des frimas, à tous les dangers de la mer en courroux; elle agit enfin sur l'imagina- tion, lui piait , l'anime et l'étonné, en réveillant toutes les idées attachées à cet être fantastique et merveilleux que les anciens ont nommé Licorne, ou plutôt en retraçant cet être admirable et réel, ce premier des quadrupèdes, ce dominateur redoutable et paisible des rivages et des forêts humides de la zone torride, cet éléphant si remarquable par sa foi-me, ses dimensions, ses organes, ses armes, sa force, son industrie et son instinct. Le narwal est, à beaucoup d'égards, l'éléphant de la mer. Parmi tous les animaux que nous coimaissons, eux seuls ont reçu ces dents si longues, si dures, si pointues, si propres à la défense et à l'attaque. Tous deux ont une grande masse, un grand volume, des muscles vigoureux, une peau épaisse. Mais les résultats de leur conformation sont bien diiî'éi'ents : l'un, très-doux par caractéie, n'use de ses armes que {)Our se défendre, ne repousse (pie ceux qui le provoquent, ne perce que ceux qui l'attaquent, n'écrase que ceux qui lui résistent, ne poursuit et n'immole que ceux qui l'irritent; l'autre, impatient, pour ainsi dire, de toute supériorité, se précipite sur tout ce qui lui fait ombrage, se jette en furieux contre l'obstacle le plus insensible, affronte la puissance, brave le danger, recherche le carnage, attaque sans provocation, combat sans rivalité, et tue sans besoin. El ce qui est îrés-remarquable, c'est que l'éléphant vif au milieu d'une atmosphère perpétuellement embrasée par les rayons ardents du soleil des tropiques, et que le narwal habite au milieu des glaces de l'Océan polaire, dans cet empire éternel du froid, que la moitié de l'année voit envahi par les ténèbres. Mais l'éléphant ne peut se nourrir que de végétaux, le narwal a besoin d'une proie; et dès lors tout est expliqué. On n'a compté jusqu'à présent qu'une ou deux espèces de ces narwals munis de défenses comparables à celles de l'éléphant; mais nous croyons devoir en distinguer trois. Deux surtout sont séparées l'une de l'autre par de grandes diversités dans les formes, dans les dimensions, dans les habitudes. Nous exposerons successivement les caractères de ces trois espèces, dont les traits distinctifs sont présentés dans notre tableau général des cétacées. Occupons-nous d'abord du narwal auquel se rapj)orte le plus grand nombre d'observations déjà publiées, auquel nous pourrions donner le nom particulier de Macrocéphale i, pour désigner la grandeur relative de sa tête, l'un des rapports les plus frappants de sa conformation avec celle des baleines, et notamment de la baleine franche, mais auquel nous préférons de conserver l'épithète spécifique de vulgaire. De la mâchoire supérieure de ce narwal sort une dent très-longue, étroite, conique dans sa forme générale, et terminée en pointe : cette dent, séparée de la mâchoire, a été conservée penciant longtemps, dans les collections des curieux, sous le nom de corne ou de défense de licorne. On la regardait comme le reste de l'arme placée au milieu du front de cet animal fabuleux, symbole d'une puissance irrésistible, auquel on a voulu que le cheval et le cerf ressemblassent beaucoup, dont les anciens ne se sont pas contentés de nous transmettre la chimérique histoire, dont on retrouve l'image sur plusieurs des monu- ments qu'ils nous ont laissés, et dont la figure, adoptée par la chevalerie du moyen âge, a décoré si souvent les trophées des fêtes militaires, rappelle encore de hauts faits d'armes à ceux qui visitent de vieux donjons gothiques, et orne les écussons conservés dans une partie de l'Europe. Il n'est donc pas surprenant qu'à une époque déjà un peu reculée, elle ait été vendue tiès-cher. Cette dent est cannelée en spirale. On ne sait pas encore si la coui'be produite par cette cannelure va, dans tous les individus, de gauche à droite, ou de droite à gauche; mais on sait que les pas de vis formés par cette spirale sont très-nombreux, et que le plus souvent on en compte plus de seize. La nature de cette dent se rapproche beaucoup de celle de l'ivoire. Cette défense est creuse à la base comme celle de l'éléphant; elle est cependant plus dure. Ses libres plus déliées, ne forment pas des arcs croisés, comme les fibres de l'ivoire; mais elles sont plus étroitement liées, plus ténues, elles ont plus de surface, à proportion de leur masse; 1 Macrocéphale j signilio ^/'«/u/e Ivic. L.VCÉPÈDE. — TOME I. - 5 70 HISTOIRE NATURELLE elles exercent les unes sur les aulres une force d'aflinité plus grande; elles sont réunies par une cohérence plus difficile à vaincre : ia déleiisc csl i)!us compacte, plus pesante, moins altérable, moins sujette à perdre, en jaunissant, l'éclat et la couleur blanche qui lui sont propres. Si nous considérons la longueur de cette dent, relativement à la longueur [totale de l'animal, nous trouverons qu'elle en est quelquefois le quart ou à peu près i. Il ne faut donc pas être étonné qu'on ait trouvé des défenses de narwal de plus de trois mètres, et même de quatre mètres et deux tiers. Lorsqu'on rencontre un nar>\ al avec une seule dent, on ne voit pas cette défense placée au milieu du front, ainsi qu'on le pensait encore du temps d'Albert 2; mais elle est située au côté droit ou au côté gauche de la mâchoire supérieure. Plusieurs naturalistes célèbres ont écrit qu'on la trouvait beaucoup plus souvent à gauche qu'à droite. Elle perce la lèvre supérieure, qui entoure entièrement sa base et forme ordinairement autour de cette arme une sorte de bourrelet en anneau, assez large et un peu convexe. Le diamè- tre de la défense est le plus souvent, à celte même base, d'un trentième de la longueur de cette dent, et la profondeur de l'alvéole qui la reçoit et la maintient peut égaler le septième de cette même longueur. Mais cette dent placée sur le côté gauche ou sur le côté droit est-elle l'unique défense du narwal? Ce cétacée est-il un véritable unicorne ou licorne de mer? On ne peut plus conserver cette opinion. Toutes les analogies devaient faire croire que la dent du narwal n'étant pas placée sur la ligne du milieu de la tête, mais s'in- sérant dans un des côtés de cette partie, n'est pas unique par une suite de la conforma- tion naturelle de l'animal; mais les faits connus ne laissent aucun doute à ce sujet. Lorsqu'on a pris un narwal avec une seule défense, on a trouvé IVéqucmment, du côté opposé à celui de la dent, un alvéole recouvert par la peau, mais (|ui renfermait le rudi- ment d'une seconde défense arrêtée dans son dé\eloppement. Des ca]utaines de bâtiments pécheurs ont attesté à Anderson que plusieurs individus de l'espèce que nous décrivons ont, du côté droit de la mâchoire supérieure, une seconde dent semblable à la première, quoique plus courte et moins pointue; et pour ne pas allonger cet article sans nécessité, et ne citer maintenant qu'un seul fait, le capitaine Dirck-Petersen, commandant le vais- seau le Z«o» f/'or, apporta à Hambourg, en 1081>, les os de la tète d'un narwal femelle, dans lesquels deux défenses étaient insérées. La ligure gravée de cette tête a été publiée dans plusieurs ouvrages, et récemment dans la partie de V Encyclopédie méthodique que nous devons au professeur Bonnaterre. Ces deux dents n'étaient éloignées Tune de l'autre, à leur sortie du crâne, que de six centimètres; mais leurs directions s'écartaient de manière qu'il y avait cinquante centimètres de distance entre leurs extrémités : celle de gauche avait près de deux mètres et demi de long, et celle de droite était moins longue de treize centimètres et demi. D'après ces faits, et indépendamment d'autres l'aisons, on n'a pas besoin de réfuter les idées des premiers pécheurs, qui ont cru que la femelle du narwal était privée de défenses, comme la biche est privée de cornes, et qui, par je ne sais quelle suite de consèijuences, ont pensé que le cétacée nommé marsouin était la femelle du nar\\al vulgaire. Anderson assure, d'après un témoin oculaiie, pêcheur expérimenté et observateur instruit, qu'on avait pris un nar\\al femelle dans le ventre de laquelle on avait trouvé un fcetus qui ne présentaitaucun commencement de dent. Nous ignorons à quel âge paraissent les défenses; mais il nous semble que l'on doit croire, avec le professeur Cmelin et d'autres habiles naturalistes, que les narwals ont deux dents pendant leur première jeunesse. Notre illustre confrère Blumeiibach, de la société des sciences de (Joltingue, etc., a eu occasion de voir un jeune nar\\al dont la défense gauche excédait déjà la lèvre d'un tiers de mètre ou environ, et dont la défense droite était encore cachée dans son alvéole 3. Si les cétacées de l'espèce que nous décrivons n'ont qu'une défense loisqu'ils sont devenus adultes, c'est parce que des chocs violents ou d'autres causes accidentelles, comme les efforts qu'ils font pour casser les blocs de glace dans lesquels ils se trouvent engagés, 1 Suivant Wormius, cl d'après les renseignements qu'un évèque d'Islande lui avait fait parvenir, la longueur de la dent du narwal est à la longueur totale de ce cétacée comme 7 est à 30. •2 Albcrtus, XXIV, pag. '2U, a. 3 Abhildungennaturliislorischergegenstande von J. Fr. Blumcnljach; Gotlingcn, n»44. DES BALEINES. 74 onl brisé une défense encore trop fragile, comprimé, défoi'mo, désorganisé l'alvéole au point d'y tarir les sources de la production de la dent. Souvent alors la lualière osseuse, qui n'éprouve plus d'obstacle, ou qui a été déviée, obstrue cel alvéole; et la lèvre supé- rieui'e, s'élendant sur une ouvei'turc dont rioii ne la l'cpousse, la voile et la dérobe tout à fait à la vue. Nous avons une preuve de ces faits dans un phénomène analogue, présenté par un individu de l'espèce de l'éléphant, dont les défenses ont tant de rappoi't avec celles du nar\\al. On peut voir, dans la riche collection d'anatomie comparée du 3Iuséum d'histoire naturelle, le squelette d'un éléphant mâle, mort il y a deux ans dans ce 3Iuséum. Que l'on examine cette belle préparation, que nous devons, ainsi que tant d'autres, aux soins de mon savant collègue, M.Cuvier, on ne veria de défense que du côté gauche de la mâchoire supéi'ieure, et l'alvéole de la défense droite est oblitéré. Cependant, non-seulement tout le monde sait que les éléphants ont deux défenses, mais encore l'individu mort dans la ménagerie du Muséum en avait deux lorsqu'on l'a fait partir du château de Loo en Hollande, pour Tamener à Paris. C'est pendant son voyage, et en s'elîorçant de sortir d'une grande et forte caisse de bois dans laquelle on l'avait fait entrer pour le transpor- ter, qu'il cassa sa défense droite. Il avait alors près de quatorze ans, et il n'a vécu que cinq ans depuis cet accident. Quoi qu'il en soit, quelle arme qu'une défense très-dure, très-pointue, et de cinq mètres de longueur! quelles blessures ne doit-elle pas faire, lorsqu'elle est mise en mouvement par un narwal irrité ! Ce cétacée nage en effet avec une si grande vitesse, que le plus souvent il échappe à toute poursuite; et voilà pourquoi il est si rare de prendre un individu de cette espèce, quoiqu'elle soit assez nombreuse. Cette rapidité extraordinaire n'a pas été toujours reconnue, puisque Albert, et d'autres auteurs de son temps ou plus anciens, ont au contraire fait une mention expresse delà lenteur qu'on attribuait au narwal. On la retrouve néanmoins non-seulement dans la fuite de ce cétacée, mais encore dans ses mou- vements particuliers et dans ses diverses évolutions; et quoique ses nageoires pectorales soient courtes et étroites, il s'en sert avec tant d'agilité, qu'il se tourne et retourne avec une célérité surprenante. Il n'est qu'un petit nombre de circonstances où les narwals n'usent pas de cette faculté remarquable. On ne les voit ordinairement s'avancer avec un peu de lenteur, que lorsqu'ils forment une grande troupe; dans presque tous les autres moments, leur vélocité est d'autant plus effrayante, qu'elle anime une grande masse. Ils ont depuis quatorze jusqu'à vingt mètres de longueur, et une épaisseur de plus de quatre mètres dans l'endroit le plus gros de leur corps : aussi a-t-on écrit i depuis longtemps qu'ils pouvaient se précipiter, par exemple, contre une chaloupe, l'écarter, la briser, la faire voler en éclats, percer le bord des navires avec leurs défenses, les détruire ou les couler à fond. On a trouvé de leurs longues dents enfoncées très-avant dans la carène d'un vaisseau par la violence du choc, qui les avait ensuite cassées plus ou moins près de leur base. Ces mêmes armes ont été également vues profondément plantées dans le corps de baleines franches. Ce n'est pas que nous pensions, avec quelques naturalistes, que les narwals aient une sorte de haine naturelle contre ces baleines : mais on a écrit qu'ils étaient très-avides de la langue de ces cétacées, comme les dauphins gladiateurs; qu'ils la dévoraient avec avidité, lorsque la mort ou la faiblesse de ces baleines leur permet- taient de l'arracher sans danger. Et d'ailleurs, tant de causes peuvent allumer une ardeur passagère et une fureur aveugle contre toute espèce d'obstacles, même contre le plus irrésistible et contre l'animal le plus dangereux, dans un être moins grand, moins fort sans doute que la baleine franche, mais très-vif, très-agile, et armé d'une pique meurtrière! Comment cette lance si pointue, si longue, si droite, si dure, n'en- trerait-elle pas assez avant dans le corps de la baleine pour y rester fortement attachée ? Et dès lors quel habitant des mers pourrait ne pas craindre le narwal ? Non-seulement avec ses dents il fait des blessures mortelles, mais il atteint son ennemi d'assez loin pour n'avoir point à redouter ses armes. Il fait pénétrer l'extrémité de sa défense jus- qu'au cœur de cet ennemi, pendant que sa tête en est encore éloignée de trois ou quatre mètres. Il redouble ses coups, il le perce, il le déchire, il lui arrache la vie, toujours 1 Aiictor de natura reruni, apud Viiicentium. XVII, cap. 120. Albertus XXIV, p. 2ii. a. Voyez l'ouvrage du savant Schneider, qui a pour titre, Pétri Artedi Synonymia , etc. Lipsiae, 1789. 72 HISTOIRE NATURELLE hors de portée, toujours préservé de toute atteinte, toujouis garanti par la distance. D'ailleurs, au lieu d'être réduit à frapper ses victimes, il ea est qu'il écarte, soulève, enlève, lance avec ses dents, comme le bœuf avec ses cornes, le cerf avec ses bois, l'élé- phant avec ses défenses. Mais ordinairement, au lieu d'assouvir sa rage ou sa vengeance, au lieu de défendre sa vie contre les requins, les autres grands squales et les divers tyrans des mers, le narwal ne cédant qu'au besoin de la faim, ne cherche qu'une [)roie facile : il aime parmi les mollusques ceux que l'on a nommés planorhes; il paraît préférer, paimi les poissons, les pleuronectes pôles. On trouve dans ^yillughby, dans Worm, dans Klein, et dans quelques autres auteurs qui ont recueilli diverses opinions relatives à ce cétacée, qu'il n'est pas rebuté par les cadavres des habitants des mers, (jue ces restes peuvent lui convenir, qu'il les recherche comme aliments, et que le mot nanchal vient de ichal, (}ui veut dire baleine, et de nur, qui, dans plusieurs langues du Nord, sigiiifie cadavre. Il lui arrive souvent de percer avec sa défense les poissons, les mollusques et les frag- ments d'animaux dont il veut se nourrir. Jl les eniile, les ramène jusqu'auprès de sa bouche, et, les saisissant avec ses lèvres et ses mâchoires, les dépèce, les réduit en lambeaux, les détache de sa dent, et les avale. Il trouve aisément, dans les mers qu'il fréquente, la nourriture la plus analogue à ses organes et à ses appétits. il vit vers le quatre-vingtième degré de latitude, dans l'Océan glacial arctique. Il s'approche cependant des latitudes moins élevées. Au mois de février 1736, Anderson vit à Hambourg un narvval qui avait remonté l'Elbe, poussé, pour ainsi dire, par une marée très-forte. Tous les individus de l'espèce à laquelle cet article est consacré n'ont pas les mêmes couleurs : les uns sont noirs, les autres gris, les autres nuancés de noir et de blanc \. Le plus grand nombre est d'un blanc quelquefois éclatant et quelquefois un peu grisâtre, parsemé de taches noires, petites, inégales, irrégulières. Presque tous ont le ventre blanc, luisant et doux au toucher; et comme dans le narvval ni le ventre ni la gorge ne présen- tent de rides ou de plis, aucun trait saillant de la conformation extérieure n'indique l'existence d'une grande poche natatoire auprès de la mâchoire inférieure de ce cétacée, comme dans la jubarte, le rorqual et la baleinoptère museau-pointu. Sa forme générale est celle d'un ovoïde. Il a le dos convexe et large; la tête est très- grosse, et assez volumineuse pour que sa longueur soit égale au quart ou à peu près de la longueur totale. La mâchoire supérieure est recouverte par une lèvre plus épaisse , et avance plus que celle d'en bas. L'ouverture de la bouche est très-petite; l'œil, assez éloi- gné de cette ouverture, forme un triangle presque è(iui!atéral avec le bout du museau et l'orifice des évents. Les nageoires pectorales sont très-courtes et très-étroites ; les deux lobes de la caudale ont leurs extrémités arrondies; une sorte de crête ou de saillie longi- tudinale, plus ou moins sensible, s'étend depuis les évents jusque vers la nageoire de la queue, et diniinuo de liauleur à mesure qu'elle est plus voisine de cette nageoire. Les deux cvenis sont réunis de manière qu'ils n'oiit (ju'un seul orifice. Cette ou\er(Uie est située sur la partie postérieure et la plus élevée de la tête : l'animal la ferme à volonté, par le moyen d'un opercule frangé et mobile, comme sur une charnière; et c'est à une assez grande hauteur que s'élève l'eau qu'il rejette par cet orifice. On ne prendrait les narvtals que très-diflicilemenl , s'ils ne se rassemblaient pas en ti'oupes très-nombi'euses dans les anses libres de glaçons, ou si on ne les rencontrait pas dans la haute mer, léunis en grandes bandes. Rapprochés les uns des autres, lorstpi'ils forment une sorte de légion au niilieu du vaste océan, ils ne nagent alors qu'avec len- teur, ainsi que nous l'avons déjà dit. On s'approche avec précaution de leurs longues files. Ils serrent leurs rangs et se pressent tellement, que les défenses de plusieurs de ces célacécs portent sur le dos de ceux f|ui les précèdent. Embarrassés les uns par les autres, au point d'avoir les mouvenienis de leurs nageoires presfjue entièrement suspeudus, ils ne peuvent ni se retourner, ni avancer, ni échapper, ni combattre, ni plonger qu'avec peine ; et les plus voisins des chaloupes périssent sans défense sous les coups des pécheurs. Au reste, on retire des narrais une huile qu'on a préférée à celle de la baleine franche. Les Groenlandais aiment beaucoup la chair de ces célacées, qu'ils font sécher en l'expo- sant à la fumée. Ils regardent les intestins de ces animaux comme un mets délicieux. \ Hist. des Pèches des Hollaiuluis, etc.. t. I, p. 182. DES BALEINES. 73 Les (entions du nai'>\al leur set'veni à Caire de petites eordes (rès-l'oi'tes; et l'on a écrit que de plus ils retiraient de son gosier plusieurs vessies utiles pour la pèche i; ce qui pourrait faire croire que ce cétacée a sous la gorge, comme la baleinoptère museau- pointu, le rorqual et la juliarle, une grande poche très-souple, un grand réservoir d'air, une lai-ge vessie natatoire quoiqueaucun pli de la peau n'annonce l'existence de cet organe. On emploie la défense, ou, si l'on aime mieux, Vivoire du narwai, aux mêmes usages que l'ivoire de l'éléphant, et même avec plus d'avantage, parce que, plus dur et plus compacte, il reçoit un plus beau poli, et ne jaunit pas aussi prom|)(emenl. Les Groenlan- dais en font des flèches pour leurs chasses, et des pieux pour leurs cabanes. Les rois de Danemarck ont eu, dit-on, et ont peut-être encore, dans le château de Rosenberg, un trône composé de défenses de narwals. Quant aux prétendues propriétés de cet ivoire conti-e les poisons et les maladies pestilentielles, on ne trouvera que trop de détails à ce sujet dans Barlholin, dans NVormius, dans Tulpius, etc. Mais comment n'aurail-on pas attribué des qualités extraordinaires à des défenses rares, d'une forme singulière, d'une substance assez belle, qu'on apportait de très-loin, que l'on n'obtenait qu'en bravant de grands dan- gers, et qu'on avait pendant longtemps regardées comme l'arme toute-puissante d'un ani- mal aussi merveilleux que la fameuse Licorne? En écartant cependant toutes ces erreurs, quel résultat général peut-on tirer de la con- sidération des organes et des habitudes du narwai? Cet éléphant de la mer, si supérieur à celui de la terre par sa masse, sa vitesse, sa force, et son égal par ses armes, lui est-il comparable par son industrie et son instinct? Non : il n'a pas reçu cette trompe longue et flexible; cette main souple, déliée et délicate; ce siège unique de deux sens exquis : de l'odorat, qui donne des sensations si vives, et du toucher, qui les rectifie; cet instrument d'adresse et de puissance, cet organe de sentiment et d'intelligence. Il faudrait bien plutôt le comparer au rhinocéros ou à l'hippopotame. Il est ce que serait l'éléphant, si la nature le privait de sa trompe. LE NARWAL MICROCÉPHALE. Nai'walus microcephalus, Laccp. Cette espèce est très-différente de celle du narwai vulgaire; nous pouvons en indiquer facilement les caractères, d'après un dessin très-exact fait dans la mer de Boston, au mois de février 1800, par M. W. Brand, et que sir Joseph Banks a eu la bonté de nous envoyer. Nous nommons ce narwai le Microcéphale, parce que sa tête est en effet très-petite, relativement à celle du narwai vulgaire. Dans ce dernier cétacée, la longueur de la tète est le quart, ou à peu près, de la longueur totale : dans le microcéphale, elle n'en est que le dixième. La tête de ce microcéphale est d'ailleurs distincte du corps, au-dessus de la surface duquel elle s'élève un peu en bosse. L'ensemble de ce narwai, au lieu de représenter un ovoïde, est très-allongé, et foime un cône très-long et dont une extrémité se réunit à la caudale, et dont la partie opposée est grossie irrégulièrement pai' le ventre. Ce cétacée ne parvient qu'à dos dimensions bien inférieures à celles du narwai vulgaire. C'est à cette espèce (ju'il faut rapporte!- !n plupart des narwals dont on n'a trouvé la longueur que de sept ou huit mètres 2. L'in la presse, d'une certaine qnantité d'huile cpii l'allère, et en le souniel- faut à plusieurs l'usions, cristallisations et pressions successives. 11 est alors cristallisé en lames blanches, brillantes et argentines. Il a une odeur particulière et fade, très-l'acile à distinguer de celle que donne la l'ancidilé. Loisiju'on l'écrase, il se change en une jious- sière blanche, encore lamelleuse et brillante, mais onctueuse et grasse. On le fond à une température plus basse que la cire, mais à une tenipératuie plus élevée que la graisse ordinaire. Mis en contact avec un corps incandescent, il s'enflamme, brûle sans pétille- ment, répand une flamme vive et claire, et peut être employé avec d'autant plus d'avan- tage à faiie des bougies, que lorsqu'il est en fusion, il ne tache pas les élotïes sur lesquelles il tombe, mais s'en sépare par le frottement, sous la forme d'une poussière. Un canal, que l'on a nommé U'ès-im\)ro\nemenl veuie spernuitique, communique avec la cavité qui contient le blanc du cachalot. Très-gros du côté de cette cavité, il s'en éloigne avec la moelle épinière, et se divise en un très-grand nombre de petits vaisseaux, qui, s'étendant jusqu'aux extrémités du cétacée, distribuent dans toutes les parties de l'animal la substance blanche et liquide que nous examinons. Ce canal se vide dans la cavité de la tête, à mesure qu'on retire le blanc de cette cavité, et la substance fluide qui sort de ce gros vaisseau remplace, pendant quelques moments, celui qu'on puise dans la tète. On trouve aussi, dans la graisse du macrocéphale, de petits intervalles remplis de blanc. Lorsqu'on a vidé une de ces loges particulières, elle se remplit bientôt de celui des loges voisines, et, de proche en proche, tous ces interstices reçoivent un nouveau fluide qui provient du grand canal dont la moelle épinière est accompagnée dans toute sa longueur. Il y a donc dans le cachalot à l'histoire duquel cet article est consacré, un système général de vaisseaux propres à contenir et à transmettre le blanc, lequel système a beau- coup de rapport dans sa composition, dans sa distiibution, dans son étendue et dans la place qu'il occupe avec l'ensemble formé par le cerveau, la moelle épinière et les nerfs proprement dits. Il ne faut donc pas être étonné qu'on retire du corps et de la queue du macrocé- phale une quantité de blanc égale, ou à peu près, à celle que l'on trouve dans sa tête, et que celte substance soit d'un égal degré de pureté dans les différentes parties du cétacée. Pour empêcher que ce blanc ne s'altère et n'acquière une teinte jaune, on le conserve dans des vases fermés avec soin. Des commerçants infidèles l'ont quelquefois mêlé avec delà cire; mais en le faisant fondre on s'aperçoit aisément de la falsification de cette substance. Pour achever de la faire connaître, nous ne pouvons mieux faire que de présenter une partie de l'analyse qu'on en peut voir dans le grand et bel ouvrage de notre célèbre et savant collègue Fourcroy i. « Quand on distille le blanc à la cornue, on ne le décompose qu'avec beaucoup de dif- » culte; lorsqu'il est fondu et bouillant, il passe presque tout entier et sans altération » dans le récipient; il ne donne ni eau ni acide sébacique; ses produits n'ont pas l'odeur » forte de ceux des graisses. Cependant une partie de ce corps graisseux est déjà déna- » turée, puisqu'elle est à l'état d'huile liquide, et, si on le distille plusieurs fois de suite, » on parvient à l'obtenir complètement huileux, liquide et inconcrescible. Malgré l'espèce » d'altération qu'il éprouve dans ces distillations répétées, le blanc n'a point acquis » encore plus de volatilité qu'il n'en avait; et il faut, suivant M. Thouvenel, le même ' degré de chaleur pour le volatiliser que dans la première opération. L'huile dans » laquelle il se convertit n'a pas non plus l'odeur vive et pénétrante de celles qu'on » retire des autres matières animales traitées de la même manière. La distillation du » blanc avec l'eau bouillante, d'après le chimiste déjà cité, n'offre rien de remarquable. » L'eau de cette espèce de décoction est un peu louche ; filtrée et évapoi'ée, elle donne un » peu de matière muqueuse et amère pour résidu. Le blanc, traité par ébullition dans » l'eau, devient plus solide et plus soluble dans l'alcool, qu'il ne l'est dans son état » naturel. » Exposé à l'air, le blanc devient jaune et sensiblement rance. Quoique sa rancidité soit » plus lente que celle des graisses proprement dites, et quoique son odeur soit alors » moins sensil3le que dans ces dernières, en raison de celle qu'il a dans son état frais, \ Système des connaissances ctiimiques, t. X, p. 299 et suiv. 80 HISTOIRE iNAïURELLE » ce phénomène y est cependant assez marqué pour que les médecins aient fait observer » qu'il fallait en rejetei- alors l'emploi. Il se combine avec le phosphore et le soufre par » la fusion; il n'agit pas sur les substances métalliques. » Les acides nitrique et muriatique n'ont aucune action sur lui. L'acide sulfurique con- » centré le dissout en modifiant sa couleur, et l'eau le sépare de cette dissolution, comme » elle précipite le camphre et l'acide nitrique; l'acide sulfureux le décolore et le blan- » chit; l'acide muriatique oxigéné le jaunit, et ne le décolore pas quand il a pris nalurel- )' lement cette nuance. » Les lessives d'alcalis fixes s'unissent au blanc li([uéfié, en le mettant à l'état » savonneux : celte espèce de savon se sèche et devient friable ; sa dissolution dans » l'eau est plus louche et moins homogène que celle des savons communs. » Bouilli dans l'eau avec l'oxide rouge de plomb, le blanc forme une masse emplas- )' tique, dure et cassante. » Les huiles fixes se combinent promptement avec cette substance graisseuse, à l'aide » d'une douce chaleur; on ne peut pas plus la séparer de ces combinaisons que les grais- » ses et la cire. Les huiles volatiles dissolvent également le blanc, et mieux même qu'elles » ne font les graisses pi'oprement diles. L'alcool le dissout en le faisant chauffer : il s'en » sépare une grande partie par le refroidissement; et lorsque celui-ci est lent, le blanc " se cristallise en se précipitant. L'élher en opère la dissolution encore plus prompte- « ment et plus facilement que l'alcool; il l'enlève même à celui-ci, et il en retient une » plus grande quaiîfité. On peut aussi faire cristalliser très-régulièrement le blanc, si, >' après l'avoir dissous dans 1 éther à l'aide de la chaleur douce que la main lui commu- » nique, on le laisse refroidir et s'évaporer à l'air. La forme qu'il prend alors est celle » d'écaillés blanches, brillantes et argentées comme l'acide boracique, tandis que le suif » et le beurre de cacao, traités de même, ne donnent que des espèces de mamelons opa- » ques et groupés, ou des masses grenues irrégulières. » Comment ne pas penser maintenant, avec notre collègue Fourcroy, que le blanc du cachalot est une substance très-particulière, et qu'il peut être regardé comme ayant avec les huiles fixes les mêmes rapports que le camphre avec les huiles volatiles, tandis que la cire paraît être à ces mêmes huiles fixes ce que la résine est à ces huiles volatiles? Mais nous avons dit souvent qu'il n'existait pas dans la nature de phénomène entière- ment isolé. Aucune qualité n'a été attribuée à un être d'une manière exclusive. Les causes s'enchaînent comme les effets; elles sont rapprochées et liées de manière à former des séries non interrompues de nuances successives. A la vérité, la lumière de la science n'éclaire pas encore toutes ces gradations. Ce que nous ne pouvons pas apercevoir est pour nous comme s'il n'existait pas, et voilà pourquoi nous croyons voir des vides autour des phénomènes; voilà pourijuoi nous sommes portés à supposer des faits isolés, des facultés "iniques, des propiiélés exclusives, des forces circonscrites. Mais toutes ces démarcations ne sont que des illusions que le grand jour de la science dissipera; elles n'existent que dans nos fausses manières de voir. Nous ne devons donc pas penser qu'une substance |)articulière n'appartienne qu'à quelques êtres isolés. Quckpie limitée qu'une matière nous paraisse, nous devons être sûrs que ses bornes fantasli(iues disparaîtront à mesure que nos erreurs se dissiperont. On In retrouvera plus ou moins abondante, ou plus ou moins modifiée, dans des êtres voisins ou éloignés des premiers qui l'auront présentée. Nous en avons une preuve frappante dans le blanc du cachalot : pendant longtemps on l'a cru un produit particulier de l'organisafioii du macrocéphale. Mais conlinuons d'écouter Fourcroy, et nous ne douterons plus que celte substance ne soit très-abondante dans la nature. Une des sources les plus remarquables de cette matière est dans le corps et parti- culièrement dans la tête ducachalot macrocéphale; mais nous verronsbientôtque d'autres cétacées le produisent aussi. Il est même tenu en dissolution dans la graisse huileuse de tous les cétacées. L'huile de baleine franche ou d'autres baleines, à laquelleon a donné dans le commerce le nom impropre (Vhuile de poissa», dépose dans les vaisseaux où on la conserve, une quantité jjIus ou moins grande de blanc entièrement semblable à celui du cachalot. La véritable huile de poisson, celle qu'on extrait du foie et de quelques autres parties de vrais poissons, donne le même blanc, qui s'en précipite lorsque l'huile a été pendant longtemps en repos, et qui se cristallise en se séparant de cette huile. Les habilants des mers, soit ceux qui ont reçu des poumons et des mamelles, soit ceux qui montrent des branchies et des ovaires, produisent donc ce blanc dont nous recherchons rorigine. DES BALEINES. 8i 3Iais continuons. Foiircroy nous dit encore qu'il a trouvé une substance analogue au blanc dans les calculs biliaires, dans les déjections bilieuses de plusieurs malades, dans le parenchyme du foie exposé pendant longtemps à l'air et desséché, dans les muscles qui se sont putréfiés sous une couche d'eau ou de terre humide, dans les cerveaux conservés au milieu de l'alcool, et dans plusieurs autres organes plus ou moins décomposés. Il n'hésite pas à déclarer que le blanc dont nous étudions les propriétés est un des produits les plus constants et les plus ordinaires des composés animaux altérés. Observons cependant que cette substance blanche et remarquable, que les animaux terrestres ne produisent que lorsque leurs organes ou leurs fluides sont viciés, est le résultat habituel de l'organisation ordinaire des animaux marins, le signe de leur force constante et la preuve de leur santé accoutumée, plutôt que la mar(iue d'un dérange- ment accidentel, ou d'une altéiation passagère. Oiiservons encore, en rappelant et en réunissant dans notre pensée toutes les propriétés (jue l'analyse a fait découvi ir dans le blanc du cachalot, que cette matière participe aux qualités des substances animales et à celles des substances végétales. C'est un exemple de plus de ces liens secrets qui unissent tous les corps organisés, et qui n'ont jamais échappé aux esprits attentifs. Combien de raisons n'avons-nous pas, par conséquent, pour rejeter les dénominations si erronées de blanc île baleine^ de substance médullaire de cétacée, de substance cervicale, de sperma ceti (sperme de cétacée), etc., et d'adopter pour le blanc le nom à'adipoch^e, proposé parFourcroy i, et qui montre que ce blanc, différent de la graisse et de la cire, tient cependant le milieu entre ces deux substances, dont l'une est animale, et l'autre végétale ? En adoptant la dénomination que nous devons à Fourcroy, nous changerons celle dont on s'est servi pour désigner le canal longitudinal qui accompagne la moelle épinière du macrocéphale, et qui aboutit à la grande cavité de la tête de ce cachalot. Au lieu de l'expression si fausse de veine spermatic/ue, nous emploierons celle de canal adipo- cireux. On a beaucoup vanté les vertus de cette adipocire, pour la guérison de plusieurs maux internes et extérieurs. M. Chappuis de Douarnenez, que nous avons déjà cité au sujet des trente et un cachalots échoués sur les côtes de la ci-devant Bretagne, en 1784, a écrit dans le temps au professeur Bonnaterre : « Le blanc, etc., est un onguent souve- " rain pour les plaies récentes ; plusieurs ouvriers occupés à dépecer les cachalots » échoués dans la baie d'Audierne, en ont éprouvé Inefficacité, malgré la profondeur de )' leurs blessures. » Mais rapportons encore les paroles de notre collègue Fourcroy. « L'usage médicinal » de cette substance {Vadipocire) ne mérite pas les éloges qu'on lui prodiguait autrefois » dans les affections cafarrhales, les ulcères des poumons, des reins, les péripneumo- » nies, etc. : à plus forte raison est-il ridicule de le compter parmi les vulnéraires, les » ])alsamiques, les détersifs, les consolidants, vertus qui d'ailleurs sont elles-mêmes le » produit de l'imagination. M. Thouvenel en a examiné avec soin les effets dans les >■> catharres, les rhumes, les rhumatismes goutteux, les toux gutturales, où on l'a beau- » coup vanté; et il n'a rien vu qui pût autoriser l'opinion avantageuse qu'on en avait » conçue. Il n'en a pas vu davantage dans les coliques néphrétiques, les tranchées de » femmes en couche, dans lesquelles on l'avait beaucoup recommandé. Il l'a cependant » observé sur lui-même, en prenant ce médicament à la fin de deux rhumes violents, à » fine dose presque décuple de celle qu'on a coutume rl'en prescrire; il a eu constamment » une accélération du pouls et une moiteur sensible. Il faut observer qu'en restant » dans le lit, cette seule circonstance, jointe au dégoût que ce médicament inspire, a pu » influer sur l'effet qu'il annonce. Aussi i)lusieurs personnes, à qui il l'a donné à forte » dose, ont-elles eu des pesanteurs d'estomac et des vomissements, quoiqu'il ait eu le » :-oin de faire mêler le blanc de baleine {Vadipocire) fondu dans l'huile, avec le jaune » d'oeuf et le sirop, en le réduisant ainsi à l'état d'une espèce de crème. Il n'a jamais » retrouvé ce corps dans les excréments; ce qui prouve qu'il était absorbé par les vais- » seaux lactés, et qu'il s'en faisait une véritable digestion. » Ajoutons à tout ce qu'on vient de lire au sujet de Vadipocire que cette substance est si i Système des connaissances cliimiques, t. X, p. .502, cdit. in-S". 82 HISTOIRE XATURELLE dislincte du cerveau, que si l'on perce le dessus de la tête du macrocéphale, et qu'on parvienne jusqu'à ce blanc, le cétacée ne donne souvent aucun signe de sensibilité, au lieu qu'il expire lorsqu'on atteint la substance cérébrale i. Le macrocéphale produit cependant, ainsi que nous l'avons dit, une seconde substance recherchée par le commerce : cette seconde substance est Vambre gris. Elle est bien plus connue que l'adipocire, parce qu'elle a été consacrée au luxe, adoptée par la sensualité, célébrée par la mode, pendant que l'adipocire n'a été regardée que comme utile. L'ambre gris est un corps opaque et solide. Sa consistance varie suivant qu'il a été exposé à un air plus chaud ou plus froid. Ordinairement néanmoins il est assez dur pour être cassant, A la vérité, il n'est pas susceptible de recevoir un beau poli, comme l'ambre jaune ou le succin; mais lorsqu'on le frotte, sa rudesse se détruit, et sa surface devient aussi lisse que celle d'un savon très-compacte, ou même de la stéalite. Si on le racle avec un couteau, il adhère comme la cire, au tranchant de la lame. Il conserve aussi, comme la cire, Fimpression des ongles ou des dents. Vne chaleur modérée le romollil, le rend onctueux, le fait fondre en huile épaisse et noirâtre, fumer, et se volatiliser par degrés, en entier, et sans produire du charbon, mais en laissant à sa place une tache noire, lors- qu'il se volatilise sur du métal. Si ce métal est rouge, l'ambre se fond, s'enflamme, se boursoufle, fume, et s'évapore avec rapidité sans former aucun résidu, sans laisser aucune trace de sa combustion. Approché d'une bougie allumée, cet ambre prend feu et se consume en répandant une flamme vive. Une aiguille rougie le pénètre, le fait couler en huile noirâtre, et parait, lorsqu'elle est retirée, comme si on l'avait trempée dans de la cire fondue. L'humidité, ou du moins l'eau de la mer, peut ramollir l'ambre gris, comme la cha- leur. En effet, on peut voir dans le Journal de Physique, du mois de mars 1790, que 31. Donadei, capitaine au régiment de Champagne, et observateur très-instruit, avait trouvé sur le rivage de l'Océan atlantique, dans le fond du golfe de Gascogne, un morceau d'ambre gris, du poids de prés d'un hectogramme, et qui, mou et visqueux, acquit bien- tôt de la solidité et de la dureté. L'ambre dont nous nous occupons est communément d'une couleur grise, ainsi que son nom l'annonce; il est d'ailleurs parsemé de taches noirâtres, jaunâtres ou blanchâ- tres. On trouve aussi quelquefois de l'ambre d'une seule couleur, soit blanchâtre, soit grise, soit jaune, soit brune, soit noirâtre. Peut-être devrait-on croire, d'après plusieurs observations, que ses nuances varient avec sa consistance. Son goût est fade; mais son odeur est forte, facile à reconnaître , agréable à certaines personnes, désagréable et même nuisible et insupportable à d'autres. Cette odeur se perfectionne, et, pour ainsi dire, se purifie à mesure que l'ambre gris vieillit, se des- sèche et se durcit ; elle devient plus pénétrante et cependant plus suave, lorsqu'on frotte et lorsqu'on chauffe le morceau qui la répand; elle s'exalte par le mélange de l'ambre avec d'autres aromates; elle s'altère et se vicie par la réunion de cette même substance avec d'autres corps; et c'est ainsi qu'on pourrait expliquer l'odeur d'alcali volatil que répandait l'ambre gris trouvé sur les bords du golfe de Gascogne par M. Donadei, et qui se dissipa quelque temps après que ce physicien l'eut ramassé. L'amljre gris est si léger, qu'il flotte non-seulement sur la mer, mais encore sur l'eau douce. Il se présente en boules irrégulières : les unes montrent dans leur cassure un tissu grenu; d'autres sont formées de couches presque concentriques de différentes épaisseurs, et qui se brisent en écailles. Le grand diamètre de ces boules varie ordinairement depuis un douzième jusqu'à un tiers de mètre; et leur poids, depuis un jusqu'à quinze kilogrammes. 3lais on a vu des morceaux d'ambre d'une grosseur bien supérieure. La compagnie des Indes de France exposa à la vente de l'Orient, en 1755, une boule d'ambre qui pesait soixante-deux kilo- grammes. Un pêcheur américain d'Antigoa a trouvé dans le ventre d'un cétacée, à seize mvriamètres au sud-est des îles du YenI, un morceau d'ambre pesant soixante-cinq kilo- grammes, et qu'il a vendu 500 livres sterling. La compagnie des Indes orientales de Hol- lande a donné onze mille rixdalers à un roi de Tidor pour une masse d'ambre gris, du 1 Rcclu'i'ciics du docteur Swt'diawor, piil)li 'os diiii!; le-; TraMsactioiis piiilosoj)iiiqU(\^, français par M. Vigarous, docteur en médecine. — Journal de physique, ocloljre 178i. et traduites en DES RALEIXES. 83 poids de quatre-vingt-onze kilogrammes. Xons devons dire cependant que rien ne prouve que ces masses n'aient pas été produites artilicieilement par la fusion, la réunion et le refroidissement gradué de plusieurs boules ou morceaux naturels. Mais quoi qu'il en soit, l'état de mollesse et de liquidité que plusieurs causes peuvent donner à l'ambre gris, et qui doit être son état primitif, explique comment ce corps odorant peut se trouver mêlé avec plusieurs substances très-différentes de cet aromate, telle que des fragments de végétaux, des débris de coquilles, des arêtes ou d'autres parties de ]ioisson. Mais, indépendamment de cette introduction accidentelle et extraordinaire de corps étrangers dans l'ambre gris, celte substance renferme presque toujours des becs ou plutôt des mâchoires du mollusque auquel Linnée a donné le nom de Sepia octopodia, et que mon savant collègue M. Lamarck a placé dans un genre auquel il a donné le nom d'Ôc- topode. Ce sont ces mâchoires, ou leurs fragments, qui pioduiseni ces taches jaunâtres, noirâtres ou blanchâties, si nombreuses sur l'ambre gris. On a publié différentes opinions sur la production de cet aromate. Plusieurs natura- listes l'ont regardé comme uu bitume, comme une huile minérale, comme une sorte de pétrole. Epaissi par la chaleur du soleil et durci par un long séjour au milieu de l'eau salée, avalé par le cachalot macrocéphale ou par d'autres cétacées, et soumis aux forces ainsi qu'aux sucs digestifs de son estomac, il éprouverait dans l'intérieur de ces animaux une altération plus ou moins grande. D'habiles chimistes, tels que Geoffroy, Neumann, Grim et Bro^^ , ont adopté cette opinion, parce qu'ils ont retiré de l'ambre gris quelques produits analogues à ceux des bitumes. Cette substance leur a donné, par l'analyse, une liqueur acide, un sel acide concret, de l'huile et un résidu charbonneux. Mais, comme l'observe no!re collègue Fourcroy, ces produits appartiennent à beaucoup d'autres sub- stances qu'à des bitumes. De plus, l'ambre gris est dissoluble en grande partie dans l'alcool et dans l'éther ; sa dissolution est précipitée par l'eau comme celle des résines, et les bitumes sont presque insolubles dans ces liquides. D'autres naturalistes, prenant les fragments de mâchoires de mollusques disséminés dans l'ambre gris pour des portions de becs d'oiseaux, ont pensé que cette substance pro- venait d'excréments d'oiseaux qui avaient mangé des herbes odoiiférantes. Quelques physiciens n'ont considéré l'ambre gris que comme le produit d'une sorte d'écume rendue par des phoques, ou un excrément de crocodile. Pomet, Lémery et Formey de Berlin, ont cru que ce corps n'était qu'un mélange de cire et de miel, modifié par le soleil et par les eaux de la mer, de manière à répandre une odeur très-suave. Dans ces dernières hypothèses, des cétacées auraient avalé des morceaux d'ambre gris entraînés i)ar les vagues et flottant sur la surface de l'océan, et cet aromate, résultat d'un bitume, ou composé de cire et de miel, ou d'écume de phoque, ou de tîente d'oiseau, ou d'excréments de crocodile, roulé par les flots et transporté de rivage en rivage pen- dant son état de mollesse, aurait pu rencontrer, retenir et s'attacher plusieurs substances étrangères, et particulièrement des dépouilles d'oiseaux, de poissons, de mollusques, de testacées. Des physiciens plus rapprochés de la vérité ont dit, avec Clusius, que l'ambre gris était une substance animale pioduite dans l'estomac d'un cétacée, comme une sorte de bézoard. Dudiey a écrit, dans les Trcoisactions philosophiques, tome XXIII, que l'ambre était une production semblable au musc ou au castoreum, et qui se formait clans un sac particulier, placé au-dessus des testicules d'un cachalot; que ce sac était plein d'une liqueur analogue par sa consistance à de l'huile, d'une couleur d'orange foncé, et d'une odeur très-peu ditîérenle de celle des morceaux d'ambre qui nageaient dans ce fluide hui- leux; que l'ambre sortait de ce sac par un conduit situé le long du pénis, et ([ue les céta- cées mâles pouvaient seuls le contenir D'autres auteurs ont avancé que ce sac n'était que la vessie de l'urine, et que les boules d'ambre étaient des conciétions analogues aux ))ierres que l'on trouve dans la vessie de l'homme et de tant d'animaux : mais le savant docteur Swediawer a fait remarquer avec raison, dans l'excellent travail qu'il a publié sur l'ambre gris i, que l'on trouve des mor- ceaux de cet aromate dans les cachalots femelles comme dans les mâles, et que les boules qu'elles renferment sont seulement moins grosses et souvent moins recherchées. Il a montré que la formation de l'ambre clans la vessie, et l'existence d'un sac particulier, 1 Transactions philosopliiques. 84 HISTOIRE NATURELLE élaieiit entièrement contraires aux résultats de l'observation ; il a fait voir que ce prétendu sac n'est autre chose que le cœcum du macrocéphale, lequel cœcum a plus d'un mètre de longueur; et après avoir rappelé que, suivant Kœmpfer, l'ambre gris, nommé par les Japonnais excrément de haleine, (kusura no fu), était en efTet un excrément de ce cétacée, il a exposé la véritable origine de cette substance singulière, telle que la démontrent des faits bien constatés. L'ambre gris se trouve dans le canal intestinal du macrocéphale, à une distance de l'anus, qui varie entre un et plusieurs mètres. Il est parsemé de fragments de mâchoires du mollusque nommé seiche, parce que le cachalot macrocéphale se nourrit principale- ment de ce mollusque, et que ces mâchoires sont d'une substance de corne qui ne peut pas être digérée. 11 n'est qu'un produit des excréments du cachalot; mais ce résultat n'a lieu que dans certaines circonstances, et ne se trouve pas par conséquent dans tous les individus. Il faut, pour qu'il existe, qu'une cause quelconque donne au cétacée une maladie assez grave, une constipation forte, qui se dénote par un alîaiblissement extraordinaire, par une sorte d'engourdissement et de torpeur, se termine quelquefois d'une manière funeste à l'animal par un abcès à l'abdomen, altère les excréments, et les retient pendant un temps assez long pour qu'une partie de ces substances se ramasse, se coagule, se modifie, se consolide, et présente enfin les propriétés de l'ambre gris. L'odeur de cet ambre ne doit pas étonner. En effet, les déjections de plusieurs mam- mifères, tels que les bœufs, les porcs, etc., répandent, lorsqu'elles sont gardées pendant quelque temps, une odeur semblable à celle de l'ambre gris. D'ailleurs on peut observer avec Rome de Lisle i, que les mollusques dont se nourrit le macrocéphale, et dont la substance fait la base des excréments de ce cétacée, répandent pendant leur vie, et même après qu'ils ont été desséchés, des émanations odorantes très-peu différentes de celles de l'ambre, et que ces émanations sont très-remarquables dans l'espèce de ces mollusques qui a reçu, soit des Grecs anciens, soit des Grecs modernes, les noms de éledone, hoUtaine, osmylos, osmylios et moschiles, parce qu'elle sent le musc 2. L'ambre gris est donc une portion des excréments du cachalot macrocéphale ou d'au- tres cétacées, endurcie par les suites d'une maladie, et mêlée avec quelques parties d'aliments non digérés. Il est répandu dans le canal intestinal en boules ou morceaux irréguliers, dont le nombre est quelquefois de quatre ou de cinq. Les pêcheurs exercés connaissent si le cachalot qu'ils ont sous les yeux contient de l'ambre gris. Lorsque après l'avoir harponné ils le voient rejeter tout ce qu'il a dans l'estomac, et se débarrasser très-promptement de toutes ses matières fécales, ils assurent qu'ils ne trouveront pas d'ambre gris dans son corps : mais lorsqu'il leur pi'ésente des signes d'engourdissement et de maladie, qu'il est maigre, qu'il ne rend pas d'excréments, et que le milieu de son ventre forme une grosse protubérance, ils sont sûrs que ses intes- tins contiennent l'ambre qu'ils cherchent. Le capitaine Colnett dit, dans la relation de son voyage, que, dans certaines circonstances, l'on coupe la queue et une partie du corps du cachalot, de manière à découvrir la cavité du ventre, et qu'on s'assure alors facilement de la présence de l'ambre gris, en sondant les intestins avec une longue perche. 3Iais de quelque manière qu'on ait reconnu l'existence de cet ambre dans l'individu harponné, ou trouvé mort et flottant sur la surface de la mer, on lui ouvre le ventre, en commençant par l'anus, et en continuant jusqu'à ce qu'on ait atteint l'objet de sa recherche. Quelle est donc la puissance du luxe, de la vanité, de l'intérêt, de l'imitation et de l'usage! Quels voyages on entreprend, quels dnngers on brave, à quelles cruautés on se condamne, pour obtenir une matière \i|e, un objet dégoûtant, mais que le caprice et le désir des jouissances privilégiées ont su métamorphoser en aromates précieux ! L'ambre contenu daus le canal intestinal du macrocéphale n'a pas le même degré de dureté que celui qui flotte sur l'océan, ou que les vagues ont rejeté sur le rivage : dans l'instant où on le retire du corps du cétacée, il a même encore la couleur et l'odeur des i .Tournai de pin ,si([uc, no\cinl)i'(' ITSi. , i r» i 2 Kondelel, Histoire des poissons, première partie, liv. 17, chap. 0. — Troisième espèce de Poulpe. DES BALEINES. 85 véritables excréments de l'animal à un si haut degré, qu'il n'en est distingué que par un peu moins de mollesse; mais, exposé à l'air, il acquiert bientôt la consistance et l'odeur forte et suave qui le caractérisent. On a vu de ces morceaux d'ambre entraînés, par les mouvements de l'océan, sur les côtes du Japon, de la mer de Chine, des Moluques, de la Nouvelle-Hollande occiden- tale I , du grand golfe de l'Inde, des Maldives, de Madagascar, de l'Afrique orientale et occidentale, du Mexique occidental, des îles Gallapagos, du Brésil, des îles Bahama, de l'île de la Pi-ovidence, et même à des latitudes plus éloignées de la ligne, dans le fond du golfe de Gascogne, entre l'embouchure de l'Adour et celle do la Gironde, où M. Donadei a reconnu cet aromate, et où, dix ans auparavant, la mer en avait rejeté une masse du poids de quarante kilogrammes. Ces morceaux d'ambre délaissés sur le rivage sont, pour les pécheurs, des indices presque toujours assurés du grand nombre des cacbalots qui fré- quentent les mers voisines. Et en eflet, le golfe de Gascogne, ainsi que l'a remarqué M. Donadei, termine cette portion de l'Océan atlantique septentrional qui baigne les bancs de Terre-Neuve, autour desquels naviguent beaucoup de cacbalots, et qu'agitent si souvent des vents qui soufflent de l'est et poussent les Ilots contre les rivages de France. D'un autre côté, 31. Levilain a vu non-seulement une grande quantité d'osse- ments de cétacées gisants sur les bords de la Nouvelle-Hollantle, auprès de morceaux d'ambre gris, mais encore la mer voisine peuplée d'un grand nombre de cétacées, et bouleversée pendant Ihiver par des tempêtes horribles, qui précipitent sans cesse vers la côte les vagues amoncelées ; et c'est d'après cette certitude de trouver beaucoup de cachalots auprès des rives où l'on avait vu des moi'ceaux d'ambre, que la pêi.-he particu- lière du macrocépliale et d'autres cétacées, auprès de Madagascar, a été dans le temps proposée en Angleterre. L'ambre gris, gardé ))endant plusieurs mois, se couvre, comme le chocolat, d'une pous- sière grisàtie. Mais, indépendamment de cette décomposition naturelle, on ne peut souvent se le procurer par le commerce, qu'altéré par la fraude. On le falsilîe communé- ment en le mêlant avec des fleurs de riz, du styrax ou d'autres résines 2. Il peut aussi être modifié par les sucs digestifs de plusieurs oiseaux d'eau qui l'avalent, et le rendent sans beaucoup cbanger ses propriétés; et 31. Donadei a écrit que les habitants de la côte qui borde le golfe de Gascogne appelaient renarde l'ambre dont la nuance était noire; que, suivant eux, on ne trouvait cet ambre noir que dans des forêts voisines du rivage, mais élevées au-dessus de la portée des plus hautes vagues; et que cette variété d'ambre tenait sa couleur particulière des forces intérieures des renards, qui étaient très-avides d'ambre gris, n'en altéraient que faiblement les fragments, et cependant ne les rendaient qu'après en avoir changé la couleur. L'ambre gris a été autrefois très-recommandé en médecine On l'a donné en substance ou en teinture alcoolique. On s'en est servi pour l'essence (V llofmann, pour la teinture royale du codex de Paris, pour des trochisques de la pharmacopée de Wirtemberg, etc. On l'a regardé comme stomachique, cordial, antispasmodique. On a cité des effets surpre- nants de cette substance dans les maladies convulsives les plus dangereuses, telles que le tétanos et l'hydrophobie. Le docteur Swediawer rapporte que cet aromate a été très- purgatif pour un marin qui en avait pris un décagramme et demi après l'avoir fait fondre au feu. Dans plusieurs contrées de l'Asie et de l'Afrique, on en fait un grand usage dans la cuisine, suivant le docteur Swediawer. Les pèlerins de la Mecque en achètent une grande quantité, pour l'offrir à la place de l'encens. Les Turcs ont recours à cet aromate, comme à un aphrodisiaque, 3iais il est principalement recherché pour les parfums : il en est une des bases les plus fréquemmeiit employées. On le mêle avec le musc, qu'il atténue, et dont il tempère les effets au point d'en rendre l'odeur plus douce et plus agréable. Et c'est enfin une des sub- stances les plus divisibles, puisque la plus petite quantité d'ambre suffit pour parfumer pendant un temps très-long un espace très-étendu 3. 1 Auprès de la rivière des Cygnes. (.lournal manuscrit du naturaliste Levilain, embarqué avec le capitaine Baudin, })Our une expédition de découvertes.) 2 Mémoire du docteur Swediawer, déjà cité. 5 Lorsque le docteur Swediawer a publié son travail, l'ambre gris se vendait à Londres unp livre sterling les trois décagrammasj et, suivant M. Donadei, l'ambre gris trouvé sur les cotes du golfe de Gascogne était vendu, en 1700, à peu près le mâms prix dans le co.Timarce, oà on le regardait comnns apporté des grandes Indes, quoique les pêcheurs n'en vendissent le mîm^ poids à Rayonna ou à Bor- deaux que cinq ou six francs. lACÉPÈDE. — T0M1-; I. ^- 86 HISTOIRE NATURELLE lie cessons cependant pas de parler de l'ambre gris sans faire observer que l'altération qui produit cet aromate n'a lieu que dans les cétacées dont la tète, le corps et la queue, organisés d'une manière particulière, renferment de grandes masses d'adipociie; et il semble que l'on a voulu indiquer cette analogie en donnant à l'adipocire le nom d'ambre blanc, sous lequel cette matière blanche a été connue dans plusieurs pays. Nous venons d'examiner les deux substances singulières que produit le cachalot macro- céphale; continuons de rechercher les attributs et les habitudes de cette espèce de cétacée. 11 nage avec beaucoup de vitesse. Plus vif que plusieurs baleines, et même que le nord- caper, ne le cédant par sa masse qu'à la baleine franche, il n'est pas surprenant qu'il réunisse une grande force aux armes terribles qu'il a reçues. Il s'élance au-dessus de la surface de l'océan avec plus de rapidité que les baleines, et par un élan plus élevé. Un cachalot que l'on prit en 1713 auprès des côtes de Sardaigne, et qui n'avait encore que seize mètres de longueui-, rompit d'un coup de queue une grosse corde, avec laquelle on l'avait attaché à une barque ; et lorsqu'on eut doublé la corde, il ne la coupa pas, mais il entraîna la barque en arriére, quoiqu'elle fût poussée par un vent favorable. Il est vraisemblable qu'il était de l'espèce du macrocéphale. Ce cétacée en effet n'est pas étranger à la Méditerranée. Les anciens n'en ont pas eu cependant une idée nette. Il paraît même que, sans en excepter Pline ni Aristote, ils n'ont pas bien distingué les formes ni les habitudes des grands cétacées, malgré la présence de plusieurs de ces énormes animaux dans la Méditerranée, et malgré les renseignements que leurs relations commerciales avec les Indes pouvaient leur procurer sur plusieurs autres. Non-seulement ils ont appliqué à leur niystketus des organes, des qualités ou des gestes du rorqual, aussi bien que de la baleine franche, mais encore ils ont attribué à leur baleine des formes ou des propriétés du gibbar, du rorqual et du cachalot macrocéphale ; et ils ont composé leur phjsalus des traits de ce même macrocéphale mêlés avec ceux du gibbar. Au reste, on ne peut mieux l'aire, pour connaître les opinions des anciens au sujet des cétacées, que de consulter l'excellent ouvrage du savant professeur Schneider sur les synonymes des cétacées et des poissons, recueillis par Artédi. Mais la 3Iéditerranée n'est pas la seule mer intérieure dans laquelle pénètre le macro- céphale : il appartient même à presque toutes les mers. On l'a reconnu dans les parages du Spitzberg; auprès du cap Nord et des côtes de Finmarck; dans les mers du Groen- land; dans le détroit de Davis; dans la plus grande partie de l'Océan atlantique septen- trional; dans le golfe britannique, auprès de l'embouchure de l'Elbe, dans lequel un macrocéphale fut poussé par une violente tempête, échoua et périt, en décembre 1720 ; auprès de Terre-Neuve; aux environs de Rayonne; non loin du cap de Ronne-Espérance ; près du canal de 3Iosambique, de Madagascar et de l'île de France; dans la mer qui baigne les rivages occidentaux de la Nouvelle-Hollande, où il doit avoir figuré parmi ces troupes d'innombrables et grands cétacées que le naturaliste Levilain a vus attirer des pétrels 1, lutter contre les vagues furieuses, bondir, s'élancer avec force, poursuivre des poissons, et se presser auprès de la terre de Lewin, de la rivière des Cygnes, et de la baie des Chiens-Marins, au point de gêner la navigation ; vers les côtes de la Nouvelle-Zélande^, près du cap de Corientes du golfe de la Californie, à peu de distance de Guaîimala, où le capitaine Colnett rencontra une légion d'individus de cette espèce; autour des îles Galla- pagos, à la vue de l'Ile Mocha et du Chili, où, suivant le même voyageur, la mer paraissait couverte de cachalots ; dans la mei' du Rrésil ; et enfin auprès de notre Finistère. En 4784, trente-deux macrocéphales échouèrent sur la côte occidentale d'Audierne, sur la grève nommée Très-Couaren. Le professeur Ronnaterre a publié dans VEnct/do- ■pédie méthodique, au sujet de ces cétacées, des détails intéressants, qu'il devait à MM. Rastard, Chappuis le fils et Derrien, et à M. Lecoz, mon ancien collègue à la pre- mière Assemblée législative de France, et maintenant archevêque de Resançon.Lelo mars, on vit avec surprise une multitude de poissons se jeter à la côte, et un grand nombre de marsouins entrer dans le port d'Audierne. Le 14, à six heures du matin, la mer était fort grosse, et les vents souillaient du sud-ouest avec violence. On entendit vers le cap Estain des mugissements extraordinaires qui retentissaient dans les terres à plus de quatre kilo- mètres. Deux hommes, qui côtoyaient alors le rivage, furent saisis de frayeur, surtout 1 Voyez, dans l'article de la haleine franctie, ce (|Ufi nous avons dit, d'après le capitaine anglais Colnett, des troupes de pétrels qui accoinj)aj5n8nt celles des plus grands cétacJes. 2 Lettre du capitaine Baudin à mon collègue Jussieu. DES BALEINES. 87 lorsqu'ils aperçurent un peu au large des animaux énormes, qui s'agitaient avec violence, s'ellbi'çaient de i ésisler aux vagues écumaiiles qui les roulaient et les précipitaient vers la côte, battaient bruyamment les flots soulevés, à coups redoublés de leur large queue, et rejetaient avec vivacité par leurs évenls une eau bouillonnante, qui s'élançait en silflant. L'effroi des spectateurs augmenta lorsque les premiers de ces cétacées, n'opposant plus à la mer qu'une lutte inutile, furent jetés sur le sable; il redoubla encore lorsqu'ils les virent suivis d'un très-grand nombre d'autres colosses vivants. Les macrocéphales étaient cependant encore jeunes : les moins grands n'avaient guère plus de douze mètres de lon- gueur, et les plus grands n'en avaient pas plus de quinze ou seize. Ils vécurent sur le sable vingt-quatre heures ou environ. Il ne faut pas être étonné que des milliers de poissons, troublés et efirayés, aient pré- cédé l'arrivée de ces cétacées, et fui rapidement devant eux. En effet, le macrocéphale ne se nourrit pas seulement du mollusque setcAe, que quelques marins anglais appellent stpiild ou squiU, qui est très-commun dans les parages qu'il fréquente, qui est très- repandu particulièrement auprès des côtes d'Afrique et sur celles du Pérou, et qui y par- vient à une grandeur si considérable, que son diamètre y est quelquefois de plus d'un tiers de mètre i. 11 n'ajoute pas seulement d'autres mollusques à cette nourriture; il est aussi très-avide de poissons, notamment de cycloptères. On peut voir dans Duhamel qu'on a trouvé des poissons de deux mètres de longueur dans l'estomac du macrocéphale. Mais voici des ennemis bien autrement redoutables, dont ce cétacée fait ses victimes. Il pour- suit les phoques, les baleinoptères à bec, les dauphins vulgaires. Il chasse les requins avec acharnement; et ces squales, si dangereux pour tant d'autres animaux, sont, suivant Otho Fabricius, saisis d'une telle frayeur à la vue du terrible macrocéphale, qu'ils s'em- pressent de se cacher sous le sable ou sous la vase, qu'ils se précipitent au travers des écueils, qu'ils se jettent contre les rochers avec assez de violence pour se donner la mort, et qu'ils n'osent pas même approcher de son cadavre, malgré l'avidité avec laquelle ils dévorent les restes des autres cétacées. D'après la relation du voyage en Islande de 3DI. Olafsen et Povelsen, on ne doit pas douter que le macrocéj)hale ne soit assez vorace pour saisir un bateau pécheur, le briser dans sa gueule, et engloutir les hommes qui le montent : aussi les pécheurs islandais redoutent-ils son approche. Leurs idées supersti- tieuses ajoutent à leur crainte, au point de ne pas leur permettre de prononcer en haute mer le véritable nom du macrocéphale; et ne négligeant rien pour l'éloigner, ils jettent dans la mer, lorsqu'ils aperçoivent ce féroce cétacée, du soufre, des rameaux de genévrier, des noix muscades, de !a fienle de bœuf récente, ou tâchent de le détourner par un grand bruif et par des cris perçants. Le macrocéphale cependant rencontre dans de grands individus, ou dans d'autres habi- tants des mers que ceux dont il veut faire sa proie, des rivaux contre lesquels sa puissance est vaine. Une troupe nombreuse de macrocéphales peut même être foicée de combattre contre une autre troupe de cétacées redoutables par leur force ou par leurs armes. Le sang coule alors à grands flots sur la surface de l'océan, comme lorsque des milliers de harponneurs attaquent plusieurs baleines; et la mer se teint en rouge sur un espace de plusieurs kilomètres i>. Au reste, n'oublions pas de faire faire attention à ces mugissements qu'ont fait entendre les cachalots échoués dans la baie d'Audierne, et de rappeler ce que nous avons dit des sons produits par les cétacées, dans l'article de la Baleine franche et dans celui de la Baleinoptère jubarte. La contrainte, la douleur, le danger, la rage, n'arrachent peut-être pas seuls des sons plus ou moins forts et plus ou moins expressifs aux cétacées, et particulièrement au cacha- lot macrocéphale. Peut-être le sentiment le plus vif de tous ceux que les animaux peuvent éprouver leur inspirc-t-il aussi des sons particuliers qui l'annoncent au loin. Les macro- 1 Observations faites par M. Sîarbut', capitaine de vaisseau des Etals-Unis, et (■()iniiui!H(]uées à ?il. de Laeépède par M. Joseph Dourlcn, de Dunkerque, en décembre de l'année 17i>.J. 2 Traduction du Voyage en Islande de MM. Olalscn et Povelsen, t. IV, p. 4-ô'J. Le P. Feuiilée dit, dans le recueil des observations qu'il avait faites en Amérique (t. U pag- od^j), qu'auprès de la côte du Pérou il vit l'eau de la mer mêlée avec un sang fétide ; que, selon les Indiens, ce phénomène avait lieu tous les mois, et que ce sang pi'ovenait, suivant ces màniîs Indiens, d'une évacuation à laquelle les baleines femelles étaient sujettes chaque mois, et lorsqu'elles étaient en cha- eur. Les combats que se livrent les cétacées, et le nombre di ceu.v qui périssent sojs les coupi das pécheurs, suffisent pour expliquer le fait observé par le P. Fouillée, sauî qu'on ait bosoin d'avoir recours aux idées des Indiens. 88 HISTOIRE NATURELLE cephaies du moins doivent rechercher leur femelle avec une sorte de fureur. Ils s'accou- plent comme la baleine franche; et pour se livrer à leurs amours avec moins d'inquiétude ou de trouble, ils se rassemblent, dans le temps de leur union la plus intime avec leur femelle, auprès des rivages les moins fréquentés. Le capitaine Colnett dit, dans la relatioii de son voyage, que les environs des iles Gallapagos sont dans le printemps le rendez-vous de tous les cachalots macrocéphales (Sperma ceti) des côtes du 3Iexique. de celles du Pérou, et du golfe de Panama; qu'ils s'y accouplent; et qu'on y voit de jeunes cachalots qui n'ont pas deux mètres de longueur. On a écrit que le temps de la gestation est de neuf ou dix mois, comme pour la baleine franche; que la mère ne donne le jour qu'à un petit et tout au plus à deux. 3Ion ancien collègue, M. l'archevêque de Besançon, et M. Chappuis, que j"ai déjà cités, ont commu- niqué dans le temps au professeur Bonnalerre, qui l'a publiée, une observation bien pré- cieuse à ce sujet. Les trenteetun cachalots échoués en '1784auprès d'Audierne étaient presque tous femel- les. L'équiiioxe du printeni])s approchait : deux de ces femelles miient bas sur le rivage. Cet événement, hâte pcut-èlrc par tous les elforis qu'elles avaient faits pour se soutenir en pleine mer et par la violence avec laquelle les flots les avaient poussées sur le sable, fut précédé par des explosions bi'iiyanles. L'une donna deux petits, et l'autre un seul. Deux furent enlevés par les vagues : letroisième, qui resta sur la côte, était bien conformé, n'avait pas encore de dents, et sa longueur était de trois mètres et demi; ce qui pourrait faire croire que les jeunes cachalots vus par M. Colnett auprès des îles Gallapagos lui ont paru moins longs qu'un double mètre, à cause de la distance ta laquelle il a dû être de ces jeunes cétacées, et de la difiiculté de les observer au milieu des flots qui devaient souvent les cacher en partie. La mère montre pour son petit une affection plus grande encore que dans presque toutes les autres espèces de cétacées. C'est peut-étie à un macrocépliale femelle qu'il faut rap- porter le fait suivant, que l'on trouve dans la relation du voyage de Fr. Pyrard i . Cet auteur raconte que dans la mer du Brésil, un grand cétacée, voyant son petit pris par des pêcheurs, se jeta avec une telle furie contre leur barque, qu'il la renversa, et préci- pita dans la mer son petit, qui par là fut délivré, et les pécheurs qui ne se sauvèrent qu'avec peine. Ce sentiment de la mère pour le jeune cétacée auquel elle a donné le jour se retrouve même dans presque tous les macrocéphales pour les cachalots avec lesquels ils ont l'habi- tude de vivre. Nous lisons dans la relation du voyage du capitaine Colnett, que lorsqu'on attaque une troupe de macrocéphales, ceux qui sont déjà pris sont bien moins à craindre pour les pêcheurs que leurs compagnons encore libres, lesquels, au lieu de plonger dans la mer ou de prendre la fuite, vont avec audace couper les cordes qui retiennent les pre- miers, repousser ou immoler leurs vainqueurs, et leur lendre la liberté. Mais les efforts des macrocé])hales sont aussi vains que ceux de la baleine franche. Le génie de l'homme dominei'a toujours l'intelligence des animaux, et son art enchaînera la force des plus redoutables. On pèche avec succès les macrocéphales, non-seulement dans notre hémisphère, mais dans l'hémisphèie austral ; et à mesure que d'illustres exemples et de grandes leçons apprennent aux navigateurs à faire avec facilité ce qui naguère était réservé à l'audace éclairée des Magellan, des Bougainville et des Cook, les stations et le nombre des pècheuis de cachalots, ainsi que d'autres grands cétacées dont on recherche l'huile, les ianons, l'ambre ou l'adipocire, se multiplient dans les deux Océans. Ces pêche- ries ouvrent de nouvelles sources de richesses, et créent de nouvelles pépinières de marins pour les Anglais et pour les Américains des Etats-Unis, cepeui)le que la nature, la liberté et la philosophie appellent aux plus belles destinées, etqui l'emporte déjà sur tant d'autres nations par l'habileté et la hardiesse avec laquelle il parcourt la mer comme ses belles contrées, et recueille les trésors de l'océan aussi facilement que les moissons de ses campagnes 2. Les macrocéphales résistent plus longtemps que beaucoup d'autres cétacées aux bles- sures que leur font la lance et le harpon des pêcheurs. On ne leur arrache que difficile- ment la vie, et on assure qu'on a vu de ces cachalots respirer encore, quoique privés de 1 Seconde partie, page 208. 2 M. Cossigny a parle de ces péclieries australes dans rintércssant ouvrage qu'il a publié sur les colo- nies. DES BALEINES. 89 parties considérables de leur corps que le fer avait désorganisées au point de les faire tomber en putréfaction. Il faut observer que cette force avec laquelle les .organes du cachalot retiennent, pour ainsi dire, la vie, quoique étroitement liés avec d'autres organes lésés, altérés et presque détruits, appartient à une espèce de cétacée qui a moins besoin que les autres animaux de sa famille de venir respirer à la surface des mers le fluide de l'atmosphère, et qui par conséquent |)eut vivre sous l'eau pendant plus de temps i. La peau, le lard, la chair, les intestins et les tendons du cachalot macrocéphale sont employés dans plusieurs contrées septentrionales aux mêmes usages que ceux du narwai vtilgaire. Ses dents et plusieui's de ses os y servent à faire des instruments ou de pêche ou de chasse. Sa langue cuite y est recherchée comme un très-bon mets. Son huile, suivant plusieurs auteurs, donne une flamme claire, sans exhaler de mauvaise odeur; et l'on peut faire une colle excellente avec les libres de ses muscles. Réuiiissez à ces produits l'adipocire et l'ambre gris, et, vous veri-ez combien de motifs peuvent inspirer à l'homme entreprenant et avide le désir de chercher le macrocéphale au milieu des fi'imas et des tempêtes, et de le provoquer jusqu'au bout du monde. LE CACHALOT TRUMPO. Physeter niacrocoplialiLs, Var. y, Liiiii. — Physeter Trumpo, Bonn. - Catodon Trumpo, Lacep.2. Que l'on jette les yeux sur la figure du trumpo, et nous n'aurons pas besoin de faire observer combien sa tète est colossale. La longueur de cette tête énorme pent surpasser la moitié de la longueur totale du cétacée; et cependant le trumpo, entièrement déve- loppé, a plus de vingt-trois mètres de long. La tête de ce cachalot est donc longue de douze mètres. Quel réservoir d'adipocire! La mâchoire supérieure, beaucoup plus longue et beaucoup plus large que l'inférieure, reçoit dans des alvéoles les dents qui garnissent la mâchoire d'en bas. La partie anté- rieure de la lête, convexe dans presque tous les sens, représente une grande portion d'un immense ellypsoïde, tronqué par devant de manière à y montrer très en grand l'image d'un mufle de taureau gigantesque. Les dents dont la mâchoire inférieure est armée ne sont, le plus souvent, qu'au nombre de dix-huit de chaque côté. Chacune de ces dents est droite, grosse, pointue, blanche comme le plus bel ivoire, et longue de près de deux décimètres. L'œil est petit, placé au delà de l'ouverture de la bouche, et plus élevé que cette ouverture. On voit, à l'extrémité supérieure du museau une bosse dont la sommité présente l'orifice des évents, lequel a très-souvent plus d'un tiers de mètre de largeur. Au delà de cette sommité, le dessus de la tète forme une grande convexité, séparée de celle du dos, qui est plus large, plus longue, et plus élevée, par un enfoncement très- sensible, que l'on serait tenté de prendre pour la nuque. Mais au lieu de trouver cet enfoncement au delà de la tête et au-dessus du cou, on le voit avec étonnement corres- pondre au milieu de la mâchoire inféi'ieure, et n'être pas moins éloigné de l'œil que de i'éminence des évents; et c'est à l'endi'oit où finit la tête et où le corps commence que le cétacée montre sa plus grande grosseur, et que sa circonférence est, par exemple, de quatorze mètres, lorsqu'il en a vingt-quatre de longueur. La bosse dorsale ressemble beaucoup à la sommité des évents; mais elle est plus haute et plus large à sa base. Elle cori-espond à l'intei'valle {}ui sépare l'anus des parties sexuelles. Les bras, ou nageoires pectorales, sont extrêmement courts. La peau est douce au toucher, et d'un gris noirâtre sur presque toute la surface du trumpo. La graisse que cette peau recouvre fournit une huile qui, dit-on, est moins acre et plus claire que l'huile de la baleine franche :>. De plus, un trumpo mâle qui échoua en avril 1741 près de la barre de Rayonne et de 1 On peut voir ce que nous avons dit sur des phénomènes analogues, dans le Discours qui est à la tète de l'Histoire naturelle des quadrupèdes ovipares, ■2 M. Cuvier dit qu'il ne voit aucune différence réelle entre le cachalot macrocéphale et le cétacée décrit dans cet article, sous le nom de Trumpo; et que ce nom, aux Bermudes, s'applique à un cachalot sans détermination précise. D. 5 Histoire des pèches d'\î Hollandais, etc., t, I, pag. 10-3. 90 HISTOIRE NATURELLE l'emboucluire de la rivière de l'Adoni', donna dix tonneaux d'adipocire i d'une qualité supérieure à celui du macrocéphale. et qu'on letira de la cavité antérieure de sa tète •2. On trouva aussi dans son intérieur une boule d'ambre gris, du poids de soixante-cinq hectogrammes. On a cru que, tout égal d'ailleurs, le trumpo était plus agile, plus audacieux et plus redoutable que les autres cacbalofs : mais il paraît qu'il a plus de confiance dans la force de ses mâchoires, la grandeur et le nombre de ses dents, que dans la masse et la vitesse de sa queue; car on assure que, lorsqu'il est blessé, il se retourne de manière à se défendre avec sa gueule. Le trumpo se plaît dans la mer qui baigne la Nouvelle-Angleterre, et auprès des Bermudes : maison l'a vu aussi dans les eaux du Groenland, dans le golfe Britannique, dans celui de Gascogne; et je ne serais pas éloigné de croire qu'il était parmi les cachalots nommés sperma ceti, et que le capitaine Baudin a observés récemment auprès des côtes de la Nouvelle-Zélande 3. LE CACHALOT SVINEVAL. Ptiyseter Catodon, Linn. — Pliyseter Catodon, Bonn. Catodon Svineval, Lacep. i. Nous n'appelons pas ce cétacée le petit cachalot, parce que nous allons en décrire un qui lui est inférieur par ses dimensions; d'ailleurs celte épithèle petit ne peut le plus souvent former qu'un mauvais nom spécifique. Nous conservons au cachalot dont nous nous occupons dans cel article le nom de svinelival qu'on lui donne en Norvvége et dans plusieurs autres contrées du Nord; ou plutôt, de cette dénomination de svinehval nous avons tiré celle de svineval, plus aisée à prononcer. Ce cétacée a la tête arrondie; l'ouverture de la bouche petite; la mâchoire inférieure plus étroite que celle d'en haut, et garnie, des deux côtés, de dents qui correspondent à des alvéoles creusés dans la mâchoire supérieure. On a trouvé souvent ces dents usées au point de se terminer dans le haut par une surface plate, presque circulaire, et sur laquelle on voyait plusieurs lignes concentriques qui mai'quaient les dilïérentes couches de la dent. Ces dents, diminuées dans leur lon- gueur par le frottement, avaient à peine deux centimètres de hauteur au-dessus de la gencive. L'orifice des évents, situé à l'extrémité de la partie supérieure du museau, a été pris, par quelques observateurs, pour une ouvertuie de narines; et c'est ce qui a pu faire croire que le svineval n'avait pas d'évents proprement dits. Une éminence raboteuse et calleuse est placée sur le dos. Les svinevals vivent en troupes dans les mers septentrionales. Vers la fin du dernier siècle, cent deux de ces cachalots échouèrent dans l'une des Orcades : les plus grands n'avaient que huit mètres de longueur. Il est présumable que le svineval fournit une quantité jilus ou moins abondante d'adipocire, et que, dans certaines circonstances, il produit cle l'ambre gris, comme les cachalots dont nous venons de parler 5. LE CACHALOT BLANCHATRE. Catodon albicans, Lacep. — Delphinus Leucas, Cuv. 6. Ce cétacée paraît de loin avoir beaucoup de rapports avec la baleine franche; mais on distingue aisément cependant la forme de sa tête, plus allongée que celle de 1 Voyez, dans l'article du cachalot macrocéphale, ce que nous avons dit sur l'adipocire ou blanc de cachalot, si improprement appelé Blanc de Baleine, et sur la nature de l'ambre gris. 2 Ce trumpo avait plus de seize mètres de longueur totale. Sa circonférence, à l'endroit le plus gros du corps, était de neuf mètres; le diamètre de l'orifice des évents, d'un tiers de mètre; la distance de l'extrémitt' de la caudale à l'anus, de près de cinq mètres ; la longueiir de l'anus, d'un tiers de mètre; la largeur de cette ouverture, d'un sixième de mètre; la distance de l'anus à la verge, de deux mètres; la longueur de la gaine qui entoure la verge, d'un demi-mètre; le diamètre de cette gaine, d'un fiers de mètre; la longueur de la verge, d'un mètre et un tiers; et la hauteur de la bosse du dos, d'un tiers de mètre. 5 Lettre du capitaine Baudin à notre collègue Jussieu. A M. Cuvier n'admet pas cette espèce, qui ne paraît différer du Cachalot macrocéphale que par une taille plus petite et par des dents plus aiguës, ce qui peut tenir à l'âge. D. 5 On peut voir, dans l'article du Macrocéphale, ce que l'on doit penser de la nature de l'adipocire et de celle de l'ambre gris. 6 M. Cuvier propose de retirer de la liste des cétacées ce Cachalot blanchâtre, qui n'est autre que le Pékiga ou Dfilpliiniis Leiirns, dont les dents tombent de très-bonne heure. MÊÊtM, xmM'^ît il» p z ■A DES BALEINES. 01 cette baleine, et la figure du museau, moins nrronflie que celui du premiei" des cétacées. Ses dents sont fortes, mais émoussces ;\ leur extrémité; elles sont d'ailleurs comprimées et courbées. Sa couleur est d'un blanc mêlé de teintes jaunes. Sa longueur n'excède pas souvent cinq ou six mètres : il est donc bien inférieur, par ses dimensions et par sa force, aux cacbalols dont nous venons de parler. On l'a rencontré dans le détroit de Davis. On ne peut guère douter que ce cétacée ne fournisse de l'adipo- cire; et peut-être donne- t-il aussi de l'ambre gris i. LES PHYSALES LE PHYSALE CYLINDRIQUE. Physeter cylindricus, Bonn.; Pliysalus cylindrieus, Lacep. — Physeter macrocephalus, Cuv. Plusieurs naturalistes ont confondu ce cétacée avec le microps dont nous parlerons bientôt; mais il est même d'un genre différent de celui qui doit comprendre ce dernier animal. Il n'appartient pas non plus à la famille des cachalots proprement dits : la position de ses évents aurait, sutïî pour nous obliger à l'en séparer. Nous avons donc considéré cette espèce remarquable hors des deux groupes que nous avons formés de tous les autres cétacées, auxquels on avait donné jusqu'à nous le même nom générique, celui de cachalot en français, et de physeter en latin; et nous avons cru devoir distinguer le genre particulier qu'elle forme, par la dénomination de phjjmhis, dont on s'est déjà servi pour désigner la force avec laquelle fous les cétacées qu'on a nommés cachalots font jaillir l'eau par leurs évents, et qu'on n'avait pas encore adoptée pour un genre ni même pour une espèce particulière de ces cétacées énormes et ai'més de dents. De tous les grands animaux, le physale cylindrique est celui dont les formes ont le plus de cette régularité que la géométrie imprime aux productions de l'art, et qui, vu de loin, ressemble peut-être le moins à un être animé. La forme cylindrique qu'il présente dans la plus grande partie de sa longueur, le ferait prendre pour un immense tronc d'arbre, si on connaissait un arbre assez gros pour lui être comparé, ou pour une de ces tours antiques que des commotions violentes ont précipitées dans la mer dont elles bordaient le rivage, si on ne le voyait pas flotter sur la surface de l'océan. Sa tête surtout ressemble d'autant plus à un cylindre colossal , que la mâchoire infé- rieure disparaît, pour ainsi dire, au milieu de celle d'en haut, qui l'encadre exactement, et que le museau, qui parait comme tronqué, se termine par une surface énorme, verticale, presque plane et presque circulaire. Que l'on se suppose placé au-devant de ce disque gigantesque, et l'on verra que la hauteur de cette surface veiticale peut égaler celle d'un de ces lemparts îrès-élevés qui ceignent les anciennes forteresses. En eiïet, la tête du physale cylin(lri(|ue peut être aussi longue que la moitié du cétacée, et sa hauteur peut égaler une très-grande partie de sa longueur, La mâchoire inférieure est un peu plus courte (juc celle d'cîi haut, et d'ailleurs plus étroite. L'ouverture de la bouche, qui est égale à la surface de cette mâchoire inférieure, est donc beaucoup plus longue que large ; et cependant elle est effrayante : elle épouvante d'autant plus, que lorsque le cétacée abaisse sa longue mâchoire inférieure, on voit cette mâchoire hérissée, sur ses deux bords, d'un rang de dents pointues, très-recourbées, et d'autant plus grosses qu'elles sont plus près de l'extrémité du museau, au bout duquel on en compte quelquefois une impaiie. Ces dents sont au nombre de vingt-quatre ou de vingt-cinq de chaque côté. Lorsque l'animal relève sa mâchoire, elles entrent dans des cavUés creusées dans la mâchoire supérieure. Et quelle victime, percée par ces cinquante pointes dures et aiguës, résisterait d'ailleurs à l'effort épouvantable des deux mâchoires, 1 Voyez, dans Tarticle du Macroccpliale, ce que nous avons dit de ces deux suljstances. •2 Voyez, au commencement de cette histoire, l'article intitulé ; Nomenclature des cétacées, et le tableau général des ordres, genres et espèces de ces animaux. (M. Cuvier regarde le genre Phjsale comme ne reposant que sur une mauvaise figure d'Anderson, dans laquelle les évents sont placés beaucoup trop en arrière. Le cétacée qui en est l'espèce unique ne diffère pa3, selon lui, du Cachalot macrocéphale.) D. 92 HISTOIRE NATURELLE qui, comme deux leviers longs et puissants, se rapprochent violemment, et se touchent dans toute leur étendue? On a écrit que les plus grandes de ces dents d'en bas présentaient un peu la forme et les dimensions d'un gros concombre. On a écrit aussi que l'on trouvait trois ou quatre dents à la mâchoire supérieure. Ces dernières ressemblent sans doute à ces dents très- courtes, à surface plane, et presque entièrement cachées dans la gencive, qui appar- tiennent à la mâchoire d'en haut du cachalot macrocéphale La langue est mobile, au moins latéralement, mais étroite et très-courte. L'œsophage, au lieu d'être resserré comme celui de la baleine franche, est assez laige pour que, suivant quelques auteurs, un bœuf entier jiuisse y passer. L'estomac avait plus de vingt-trois décimètres de long dans un individu dont une description très-étendue fut communiquée dans le temps à Anderson ; et cet estomac renfermait des arêtes, des os et des animaux à demi dévorés. On voit l'orifice des évents situé à une assez grande distance de l'extrémité supérieure du museau, pour répondre au milieu de la longueur de la mâchoire d'en bas. L'œil est placé un peu plus loin encore du bout du museau que l'ouverture des évents; mais il n'en est pas aussi éloigné que l'angle formé par la réunion des deux lèvres. Au reste, il est très-près de la lèvre supérieure, et n'a qu'un très-petit diamètre. Un marin hollandais et habile, cité par Anderson, disséqua avec soin la tête d'un physale cylindrique pris aux environs du cap Nord. Ayant commencé son examen par la partie supérieure, il trouva au-dessous de la peau une couche de graisse d'un sixième de mètre d'épaisseur. Celte couche graisseuse recouvrait un cartilage que l'on aurait pris pour un tissu de tendons fortement attachés les uns aux autres. Au-dessous de cette calotte vaste et cartilagineuse, était une grande cavité pleine d'adipocire i. Une membrane carti- lagineuse, comme la calotte, divisait cette cavité en deux portions situées l'une au-dessus de l'autre. La portion supérieure, nommée par le marin hollandais Idatpmutz, était séparée en plusieurs compartiments par des cloisons verticales, visqueuses et un peu transparentes. Elle fournit trois cent cinquante kilogrammes d'une substance huileuse, fluide, très-fine, très-claire et très-blanche. Cette substance, à laquelle nous donnons, avec notre collègue Fourcroy, le nom {\'adipocire, se coagulait et formait de petites mas- ses rondes, dès qu'on la versait dans l'eau froide. La portion inférieuie de la grande cavité avait deux mètres et demi de profondeur. Les compartiments dans lesquels elle était divisée lui donnaient l'apparence d'une immense ruche garnie de ses rayons et ouverte. Ils étaient formés par des cloisons plus épaisses que celles des compartiments supérieurs; et la substance de ces cloisons parut à l'observateur hollandais analogue à celle qui compose la coque des œufs d'oiseau. Les compartiments de la portion inférieure contenaient un adipocire d'une qualité infé- rieure à celui de la première portion. Lorsqu'ils furent vidés, le marin hollandais les vit se remplir d'une liqueur semblable à celle qu'il venait d'en retirer. Cette liqueur y cou- lait par l'orifice d'un canal qui se prolongeait le long de la colonne vertébrale jusqu'à l'extrémité de la queue. Ce canal diminuait graduellemoui de grosseur, de telle sorte qu'ayant auprès de son orifice une largeur de près d'un décimètre, il n'était pas large de deux centimètres à son extrémité opposée. Un nombre prodigieux de petits tuyaux abou- tissait à ce canal, de toutes les parties du corps de l'animal, dont les chairs, la graisse et même l'huile, étaient mêlées avec de l'adipocire. Le canal \ersa dans la portion inféi'ieure de la grande cavité de la (êle cinq cent cinquante kilogrammes d'un adipocire qui, mis dans de l'eau froide, y prenait la forme de flocons de neige, mais qui était d'une qualité bien inférieure à celui de la cavité supérieure; ce qui paraîtrait indiquer que l'adipocire s'élabore, s'épure et se perfectionne dans cette grande et double cavité de la tète à laquelle le canal aboutit. La cavité de l'adipocire doit être plus grande, tout égal d'ailleurs, dans le physale cylindrique, que dans les cachalots, à cause de l'élévation de la partie antérieure du museau. Le corps du physale que nous décrivons est cylindrique du côté de la tête, et conique du côté de la queue. Sa partie antérieure ressemble d'autant plus à une continuation du cylindre formé par la tête, que la nuque n'est marquée que par un enfoncement presque insensible. C'est vers la fin de ce long cylindre que l'on voit une bosse, dont la hauteur i On peut voir, dans l'article du Cachalot macroeéphale, co que nous avons dit de Tadipociro. DES BALEINES. 93 est ordinaircineul d'un (loini-mèire, lorsque sa hase, qui est (rès-prolons^ée à pi'oportion de sa grosseur, est longue d"uu mètre et un tiers. La (|ueue, qui commence au delà de cette bosse, est grosse, conique, mais très-courte à proportion de la grandeur du physale; ce qui donne à cet animal une l'ame et un gou- vernail beaucoup moins étendus que ceux de plusieurs autres célacces, et par conséquent doit, fout égal d'ailleurs, rendre sa natation moins rapide et moins facile. Cependant la caudale a très-souvent plus de quatre mètres de largeur, depuis l'extré- mité d'un lobe jusqu'à l'extrémité de l'autre. Chacun de ces lobes est échancré de manière que la caudale parait en présenter quatre. La base de chaque pectorale est très-près de l'œil, presque à la même hauteur que cet organe et par conséquent plus haut que l'ouverture de la bouche. Cette nageoire latérale est d'ailleurs ovale, et si peu étendue, que très-fréquemment elle n'a guère plus d'un mètre de longueur. Le ventre est un peu arrondi. La verge du mâle a près de deux mètres de longueur, et un demi-mètre de circonfé- rence à sa base. L'anus n'est pas éloigné de cette base; mais comme la queue est très-courte, il se trouve près de la caudale. La chair a une assez grande dureté pour résister aux lames tranchantes, au harpon et aux lances que de grands efTorts ne mettent pas en mouvement. La couleur du cylindrique est noirâtre, et presque du même ton sur toute la surface de ce physale. On a rencontré ce cétacée dans l'Océan glacial arctique, et dans la partie boréale de l'Océan atlantique septentrional. LES PHYSETERES i. LE PHYSÉTÈRE MICROPS. Physeter mierops, Bonn., Lacep. Le microps est un des plus grands, des plus cruels et des plus dangereux habitants de la mer. Réunissant à des armes redoutables les deux éléments de la force, la masse et la vitesse, avide de carnage, ennemi audacieux, combattant intrépide, quelle plage de l'océan n'ensanglante-t-il pas? On dirait que les anciens mythologues l'avaient sous les yeux lors- qu'ils ont créé le monstre marin dont Persée délivra la belle Andromède qu'il allait dévorer, et celui dont l'aspect horrible épouvanta les coursiers du malheureux Hippolyte. On croirait aussi que l'image effrayante de ce cétacée a inspiré au génie poétique de l'Arioste cette admirable description de VOrque, dont Angélique, enchaînée sur un rocher, allait être la proie près des rivages de la Bretagne. Lors(ju'il nous montre cette masse énorme qui s'agite, cette tête démesurée qu'arment des dents terribles, il semble retracer les principaux traits du microps. Mais détournons nos yeux des images enchante- resses et fantastiques dont les savantes allégories des philoso])hes,lesconceptionssublimes des anciens poêles, et la divine imagination des poètes récents, ont voulu, pour ainsi dire, couvrir la nature entière; écartons ces voiles dont la fable a orné la véi'ité. Contemplons ces tableaux impérissables que nous a laissés le grand peintre qui fit l'ornement du siècle de Vespasien. Ne serons-nous pas tentés de retrouver les physétères que nous allons décrire, dans ces Orques i que Pline nous représente comme ennemies mortelles du pre- mier des cétacées, desquelles il nous dit qu'on ne peut s'en faire une image qu'en se figurant une masse immense animée et hérissée de dents, et qui, poursuivant les baleines jusque 1 On trouvera au commencement de cette Histoire le tableau général des ordres, genres et espèces de cétacées. (M. Cuvier ne sépare pas ce genre de celui des Cachalots, et il remarque que les caractères qui distin- guent les espèces que M. de Lacépède y a admises sont équivoques, parce qu'ils ri>posent seulement sur la courbure plus ou moins forte et sur l'acuité plus ou moins grande des dents.) D. 2 Nous avons vu à l'article de la Baleinoptèrc Rorqual que la note do Daléchamp sur le sixième eha- nitre du neuvième livre de Pline se rapporlnit à cette Baieinoptère; mais l'Orque du naturaliste de Rome ne peut pas être ce même cétacée. 94 HISTOIRE NATURELLE dans les golfes les plus écartés, dans leurs retraites les plus secrètes, dans leurs asiles les plus sûrs, attaquent, déchirent et percent de leurs dents aiguës, et les baleineaux et les femelles qui n'ont pas encore donné le jour à leurs petits? Ces baleines encore pleines, continue le naturaliste romain, chargées du poids de leur baleineau, embarrassées dans leurs mouvements, découragées dans leur dét^ense, affaiblies par les douleurs et les fati- gues de leur état, paraissent ne connaître d'autre moyen d'échapper à la fureur des orques qu'en fuyant dans la haute mer, et en tâchant de mettre tout l'océan entre elles et leurs ennemis. Vains efforts! les orques leur ferment le passage, s'opposent à leur fuite, les attaquent dans leurs détroits, les pressent sur les bas-fonds, les serrent contre les roches. Et cependant, quoique aucun vent ne souffle dans les airs, la mer est agitée par les mou- vements rapides et les coups redoublés de ces énormes animaux; les flots sont soulevés comme par un violent tourbillon. Une de ces orques parut dans le port d'Ostie pendant que l'empei'eur Claude était occupé à y faire des constructions nouvelles. Elle y était entrée à la suite du naufrage de bâtiments arrivés de la Gaule, et entraînée par les peaux d'animaux dont ces bâtiments avaient été chargés; elle s'était creusé dans le sable une espèce de vaste sillon, et, poussée par les flots vers le rivage, elle élevait au-dessus de l'eau un dos semblable à la carène d'un vaisseau renversé. Claude l'attaqua à la tète des cohortes prétoriennes, montées sur des bâtiments qui environnèrent le géant cétacée, et dont un fut submergé par l'eau que les évents de l'orque avaient lancée. Les Romains du temps de Claude combattirent donc sur les eaux un énorme tyran des mers, comme leurs pères avaient combattu dans les champs de l'AlVique un immense serpent devin, un san- guinaire dominateur des déserts et des sables brûlants i. Examinons le type de ces orques de Pline. Le microps a la tète si démesurée, que sa longueur égale, suivant Artédi, la moitié de la longueur du cétacée lorsqu'on lui a coupé la nageoire de la queue, et que sa grosseur l'emporte sur celle de toute autre partie du corps de ce physétère. La bouche s'ouvre au-dessous de cette tête remarquable. La mâchoire supérieure, quoi- que moins avancée que le museau proprement dit, l'est cependant un peu plus que la mâchoire d'en bas. Elle présente des cavités propres à recevoir les dents de cette mâchoire inférieure; et nous croyons devoir faire observer de nouveau que, par une suite de cette conformation, les deux mâchoires s'appliquent mieux l'une contre l'autre, et ferment la bouche plus exactement. Les dents qui garnissent la mâchoire d'en bas, sont coniques, courbées, creuses vers leurs racines, et enfoncées dans l'os de la mâchoire jusqu'aux deux tiers de leur longueui'. La partie de la dent qui est cachée dans l'alvéole est comprimée de devant en arrière, cannelée du côté du gosier, et réirécie vers la racine qui est petite. La partie extérieure est blanche comme de l'ivoire, et son sommet aigu et recourbé vers le gosier se fléchit un peu en dehors. Cette partie extérieure n'a communément qu'un décimètre de longueur. Lorsque l'ani- mal est vieux, le sommet de la dent est quelquefois usé et parsemé de petites éminences aiguës ou tranchantes ; et c'est ce (jui a fait croire que le microps avait des dents molaires. On a beaucoup varié sur le nombi'e des dents qui hérissent la mâchoire inférieure du microps. Les uns ont écrit qu'il n'y en avait que huit de chaque côté; d'autres n'en ont compté que onze à droite et onze à gauche. Peut-èlre ces auteurs n'avaient-ils vu que des microps très-jeunes, ou si vieux, (juo i)îusieurs de leurs dents étaient tombées, et que plusieurs de leurs alvéoles s'étaient oblitérés. Mais, quoi qu'il en soit, Artédi, Gmelin et d'autres habiles naturalistes disent positivement qu'il y a quarante-deux dents à la mâchoire inférieure du microps. Les Groenlandais assurent que l'on trouve aussi des dents à la mâchoire supérieure de ce cétacée. S'ils y en ont vu en effet, elles sont courtes, cachées presque en entier dans la gencive, et plus ou moins aplaties, comme celles que l'on peut découvrir dans la mâchoire supérieure du cachalot macrocéphale. L'orifice commun des deux évents est situé à une petite distance de l'extrémité du museau. Artédi a écrit que l'oeil du microps était aussi petit que celui d'un poisson qui ne pré- sente que tiès-rai-ement la longueui- d'un mètre, et auquel nous avons conservé le nom de \ Article du Serpent devin, dans notre Histoire naturelle des Serpents. DKS BALEINES. 98 f^ade œglefiit i. C'est b pofilesso do rcl orsîaiK* qui a fait donner au physétèrc que nous décrivons le nom de Microps, lequel signifie jx'tit œil. Chaque pectorale a plus d'un mètre de longueur. La nageoire du dos est droite, haute, et assez pointue pour avoir été assimilée à un long aiguillon. La cavité située dans la partie antéi'ieiire et supérieure de la tète, et qui contient plu- sieurs tonneaux d'adipocire, a été comparée à un vaste four 2. On a souvent remarqué la blancheur de la graisse. La chair est nn mets délicieux pour les Groenlandais et d'autres habitants (hi nord de l'Europe ou de l'Amérique. La peau n'a peut-être pas autant d'épaisseur, à proportion de la grandeur de l'animal, (jue dans laplupartdes autres cétacées. Elle estd'ailleurs très-unie, très-douce au toucher, et d'un brun noirâtre. II se peut cependant que l'âge, ou quel(|ue autre cause, lui donne d'autresniuuices,et que quelques individus soient d'un blanc jaunâtre, ainsi qu'on l'a écrit. La longueur du microps est ordinairement de plus de vingt-trois ou vingt-quatre mètres, lorsqu'il est parvenu à son entier développement. Est-il donc surprenant qu'il lui faille une si grande quantité de nourriture, et qu'il donne la chasse aux bélugas et aux marsouins qu'il poursuit jusque sur le rivage où il les force à s'échouer, el; aux phoques, qui cherchent en vain un asile sous d'énormes glaçons? Le microps a bientôt brisé cette masse congelée, qui, malgré sa dureté, se disperse en éclats, se dissipe en poussière cristalline, et lui livre la proie qu'il veut dévorer. Son audace s'enflamme lorsqu'il voit des jubartes ou des baleinoptères à museau pointu; il ose s'élancer sur ces grands cétacées, et les déchire avec ses dents recourbées, si fortes et si nombreuses. Ou dit même que la baleine franche, lorsqu'elle est encore jeune, ne peut résister aux armes terribles de ce féroce et sanguinaire ennemi ; et quelques pêcheurs ont ajouté que la rencontre des microps annonçait l'approche des plus grandes baleines, que, dans leur sorte de rage aveugle, ils osent chercher sur l'océan, attaquer et combattre. La pèche du microps est donc accompagnée de beaucoup de dangers. Elle présente d'ailleurs des difïicultés particulières : la peau de ce physétère est trop peu épaisse, et sa graisse ramollit trop sa chair pour que le harpon soit facilement retenu. Ce cétacée habite dans les mers voisines du cercle polaire. En décembre 172ô, dix-sept microps furent poussés, par une tempête violente, dans l'embouchure de l'Elbe. Les vagues amoncelées les jetèrent sur des bas-fonds; et comme nous ne devons négliger aucune comparaison propre à répandre quelque lumière sur les sujets que nous étudions , (|ue l'on rappelle ce que nous avons écrit des macrocé- |)hales précipités par la mer en courroux contre la côte voisine d'Audierne. Les pêcheurs de Cuxhaven, sur le bord de l'Elbe, crurent voir dix-sept bâtiments hol- landais amarrés au rivage. Ils gouvernèrent vers ces bâtiments, et ce fut avec un grand étonnement qu'ils trouvèrent à la place de ces vaisseaux dix-sept cétacées que la tempête avait jetés sur le sable, et que la marée, en se retirant avec d'autant plus de vitesse qu'elle était poussée par un vent d'est, avait abandonnés sur la grève. Les moins grands de ces dix-sept microps étaient longs de treize ou quatorze mètres, et les plus grands avaient près de vingt-quatre mètres de longueur. Les barques de pêcheurs, amarrées à côté de ces physétères, paraissaient comme les chaloupes des navires que ces cétacées représen- taient. Ils étaient tous tournés vers le nord parce qu'ils avaient succombé sous la même puissance, tous couchés sur le côté, morts, mais non pas encore froids; et ce que nous ne devons pas passer sous silence, et ce qui retrace ce que nous avons dit de la sensibilité des cétacées, cette troupe de microps renfermait huit femelles et neuf mâles ; huit mâles avaient chacun auprès de lui sa femelle, avec laquelle il avait expiré. LE PHYSÉTÈRE ORTHODON. Physcter orthodon, Lacep. — Physeter microps. Var. /S, Linn., Gmel. Physeter Trumpo , Var. A, Bonn. La tête de l'orthodon, conformée à peu près comme celle des autres physétères, a une longueur presque égale à la moitié de la longueur du cétacée. L'orifice commun 1 Histoire naturelle des Poissons. 2 L'article du Cachalot macrocéphale contient rcxpositioii de la nature de l'adipocire ou blanc de cétacée, improprement appelé blanc de baleine. 96 HISTOIRE NATURELLE des deux éveiits est placé au-dessus de la partie antérieure du museau. L'œil paraît aussi petit que celui de la baleine franche; mais sa couleur est jaunâtre, et il brille d'un éclat très-vif, La mâchoire inférieure, plus étroite et plus courte que celle d'en haut, a cependant près de six mètres de longueur, lorsque le cétacée est long de vingt-quatre mètres. Elle forme un angle dans sa partie antérieure. Elle est garnie de cinquante-deux dents fortes, droites, aiguës, pesant chacune plus d'un kilogramme, et dont la forme nous a suggéré le nom spécifique d'orthodon i, par lequel nous avons cru devoir distinguer le cétacée que nous décrivons. Chacune de ces dents est reçue dans un alvéole de la mâchoire supérieure; et comme on peut l'imaginer aisément, il en résulte une application si exacte des deux mâchoires l'une contre l'autre, que lorsque la bouche est fermée, il est très-difficile de distinguer la séparation des lèvres. La gueule n'est pas aussi grande h proportion que celle de la baleine franche. La lan- gue, que sa couleur d'un rouge très-vif fait aisément apercevoir, est courte et pointue; mais le gosier est si large qu'on a trouvé, dans l'estomac de l'orlhodon, des squales requins tout entiers, et de plus de quati-e mètres de longueur. Ce physétère vaincrait sans peine des ennemis plus puissants. Sa longueur, voisine de celle de plusieurs baleines franches, peut s'étendre en effet à plus de trente-trois mètres. Ses pectorales néanmoins sont beaucoup plus petites que celles des microps : elles n'ont souvent qu'un demi-mètre de longueur. On a compté sept articulations ou pha- langes, au doigt le plus long des cinq qui composent l'extrémité de ses nageoires. Une bosse très-haute s'élève sur la partie antérieure du dos, à une certaine distance de la nageoiie dorsale. La peau, très-mince, n'a pas quelquefois deux centimètres d'épaisseur; mais la chair est si compacte qu'elle présente au harpon une très-grande résistance, et rend l'orthodon presque invulnérable dans la plus grande partie de sa surface. Ce physétère est ordinairement noirâtre ; mais une nuance blanchâtre règne sur une grande partie de sa surface inférieure. Par combien de différences n'est-il pas dis- tingué du microps? Sa couleur, ses dents, sa bosse dorsale, la brièveté de ses pectorales, ses dimensions et la nature de ses muscles l'en éloignent. Il en est séparé, et par des traits extérieurs, et par sa conformation intérieure. On a vu un orthodon dont la grande cavité de la tète contenait plus de cinquante myria- grammes de blanc ou d'adipocire 2, On l'avait pris dans l'Océan glacial arctique, vers le soixante-dix-septième degré et demi de latitude 0. LE PHYSÉTÈRE MULAR. Physeter Tursio, Linn. — Pliyseter Mular, Bonn., Lacep. La nageoire qui s'élève sur le dos de ce physétère est si droite, si pointue et si longue, que Sibbald et d'autres auteurs l'ont comparée à un mât de navire, et ont dit qu'elle paraissait au-dessus du corps du mular comme un mât de misaine au-dessus d'un vais- seau. Cette comparaison est sans doute exagérée; mais elle prouve la grande hauteur de cet organe, qui seule a pu en faire naître l'idée. Mais, indépendamment de cette nageoire si élevée, on voit sur le dos et au delà de cette éminencc, trois bosses, dont la première a souvent un demi-mètre de hauteur, la seconde près de deux décimètres, et la troisième un décimètre. Ces traits seuls feraient distinguer facilement le mular du microps et de l'orthodon; mais d'ailleurs les dents du mular ont une forme différente de celles de l'orthodon et de celles du microps. Elles ne sont pas très-courbées, comme les dents du microps, ni droites, comme celles de l'orthodon; et leur sommet, au lieu d'être aigu, est très-émoussé ou presque plat. De plus, les dents du mular sont inégales : les plus grandes sont placées vers le bout du museau; elles peuvent avoir vingt et un centimètres de longueur, sur vingt- quatre de circonférence, à l'endroit où elles ont le plus de grosseur : les moins grandes 1 OrlhoS) en grec, signifie droit; odoiis signiHc denl, etc. 2 Consultez, au sujet de l'adipocire, l'article du Cachalot macroccphale. 5 Andcrson; et Histoire des pêches dos Hollandais, t. I, p. 175. DES BALEINES. 97 ne sont longues alors que de seize centimètres. Toutes ces dents ne renferment pas une cavité. On découvre une dent très-aplatie dans plusieurs des intervalles qui séparent l'un de l'autre les alvéoles de la mâchoire supérieure. Les deux évents aboutissent à un seul orifice. Les mulars vont par troupes très-nombreuses. Le plus grand et le plus fort de ces phy- sétères réunis leur donne, pour ainsi dire, l'exemple de l'audace ou de la prudence, de l'attaque ou de la retraite. 11 parait, d'après les relations des marins, comme le conduc- teur de la légion, et, suivant un navigateur cité par Anderson, il lui donne, par nn cri terrible, et dont la surface de la mer propage au loin le frémissement, le signal de la victoire ou d'une fuite précipitée. On a vu des mulars si énormes, que leur longueur était de plus de trente-trois mètres. On ne leur donne cependant la chasse que très-rarement, parce que leur caractère farou- che et sauvage rend leur rencontre peu fréquente, et leur approche pénible ou dange- reuse. D'ailleurs, on ne peut faire pénétrer aisément le harpon dans leur corps qu'en le lançant dans un petit espace que Ton voit au-dessus du bras; et leur graisse fournit très- peu d'huile. On a reconnu néanmoins que la cavité située dans la partie antérieure de leur tète contenait beaucoup d'adipocire; que cette cavité était divisée en vingt-huit cellules rem- plies de cette substance blanche; que presque toute la graisse du physétère était mêlée avec cet adipocire; et qu'on découvrait plusieurs dépôts particuliers de ce blanc dans différentes parties du corps de ce cétacée. Xous pouvons donc assurer maintenant que cet adipocire se trouve en très-grande quantité, distingué par les mêmes qualités et disséminé de la même manière, dans toutes les espèces connues du genre des cachalots, de celui des physales et de celui des physé- tères I. On a écrit que, lorsque le mular voulait plonger dans la mer, il commençait par se coucher sur le côté droit; et les mêmes auteurs ont ajouté que ce cétacée pouvait rester sous l'eau pendant plus de temps que la baleine franche. On l'a rencontré dans l'Océan atlantique septentrional, ainsi que dans l'Océan glacial arctique, et particulièrement dans la mer du Groenland, dans les environs du cap Nord, et auprès des îles Orcades. LES DELPHINAPTÈRES LE DELPHIN APTERE BELUGA. Delphinus albicaiis, Fabr.. Bonn. — Delphinus Leucas, Linn. — Shaw. — Delplnnapterus Béluga, Lacep. 5. Ce cétacée a porté pendant longtemps le nom de petite baleine et de baleine blanche. Il a été l'objet de la recherche des premiers navigateurs basques et hollandais qui osèrent se hasarder au milieu des montagnes flottantes de glaces et des tempêtes horribles de l'Océan arctique, et qui, effrayés par la masse énorme, les mouvements rapides et la force irrésistible des baleines franches, plus audacieux contre les éléments conjurés que contre ces colosses, ne bravaient encore que tiès-rarement leurs armes et leur puissance. On a trouvé que le béluga avait quelques rapports avec ces baleines, j)ar le défaut de nageoire dorsale et par la présence d'une saillie peu sensible, longitudinale, cî demi cal- leuse, et placée sur sa partie supérieure; mais par combien d'autres traits n'en est-il pas séjjaré ! Il ne parvient que très-rarement à une longueur de plus de six ou sept mètres. Sa tête ne forme pas le tiers ou la moitié de l'ensemble du cétacée, comme celle de la baleine i Voyez l'article du cachalot mscrocéphale. 2 Consultez l'article intitulé Nomenclature des cétacées, et le Tableau général des ordres, genres et espèces de ces animaux. 3 II faut ajouter à celte synonymie celle du Cachalot blanchâtre (voyez ci-avant, page 76), qui ne diffère réellement pas du Delphinaptère Béluga. 98 HISTOIRE NATURELLE franche, des cachalots, des physales, des physétcres : elle est petite et allongée. La partie antérieure du corps représente un cône, dont la base, située vers les pectorales, est appuyée contre celle d'un autre cône beaucoup plus long, et que composent le reste du corps et la queue. Les nageoires pectorales sont larges, épaisses et ovales; et les plus longs des doigts cachés sous leur enveloppe ont cinq articulations. Le museau s'allonge et s'arrondit par devant. L'œil est petit, rond, saillant et bleuâtre. Le dessus de la partie antérieure de la tête proprement dite montre une protubérance au milieu de laquelle on voit l'orifice commun de deux évents; et la direction de cet orifice est telle, suivant quelques observateurs, que l'eau de la mer, rejetée par les évents, au lieu d'être lancée en avant, comme par les cachalots, ou verticalement, comme par plu- sieurs autres cétacées, est chassée un peu en arriére. On découvre derrière l'oeil l'orifice extéiieur du canal auditif; mais il est presque imperceptible. L'ouverture de la gueule parait petite à proportion de la longueur du delphinaptère : elle n'est pas située au-dessous de la tète, comme dans les cachalots, les physales et les physétères, mais à l'extrémité du museau. La mâchoire inférieure avance presque autant que celle d'en haut. Chaque côté de cette mâchoire est garni de dents au nombre de neuf, petites, émoussées à leur sommet, éloi- gnées les unes des autres, inégales, et d'autant plus courtes qu'elles sont plus près du bout du museau. Neuf dents un peu moins obtuses, un peu recourbées, mais d'ailleurs semblables à celles que nous venons de décrire, garnissent chaque côté de la mâchoire supérieure. La langue est attachée à la mâchoire d'en bas. Le béluga se nourrit de pleuronectes soles, d'holocentres norwégiens, de plu- sieurs gades, particulièrement d'églefîns et de morues. Il les cherche avec constance, les poursuit avec ardeur, les avale avec avidité; et, comme son gosier est très-étroit , il court souvent le danger d'être suffoqué par une proie trop volumineuse ou trop abondante. Ces aliments substantiels et copieux, donnent à sa chair une teinte \ermeille et rougeâtre. La graisse qui la recouvre a près d'un décimètre d'épaisseur; mais elle est si molle, que souvent elle ne peut pas retenir le harpon. La peau, qui est très-douce, très-unie, est d'ailleurs déchirée facilement par cet instrument, quoique onctueuse, et épaisse quelque- fois de deux ou tiois centimètres. Aussi ne cherche-t-on presque plus à prendre des bélugas: mais on lesvoit avec joie paraî- tre sur la surface des mers, parce que quelques pêcheurs, oubliant que la nourriture de ces cétacées est très-dilferente de celle des baleines franches, ont accrédité l'opinion (|ue ces baleines et ces delpliinaptères fréquentent les mêmes parages dans les mêmes saisons, pour trouver les mêmes aliments, et par conséquent annoncent l'approche les uns des au très. Au reste, comment, au milieu des ennuis d'une longue navigation, ne verrait-on pas avec plaisir les vastes solitudes de l'ocoan animées par l'appaiilion de cétacées remar- quables dans leurs dimensions, svelles dans leurs proportions, agiles dans leurs mouve- ments, rapides dans leur natation, réunis en grandes troupes, montrant de l'attachement pour leurs semblables, familiers même avec les pêcheurs, s'approchant avec confiance des vaisseaux, leur composant une sorte de cortège, se jouant avec confiance autour de leurs chaloupes, et se livrant presque sans cesse et sans aucune crainte à de vives évolu- tions, à des combats simulés, à de joyeux ébats ? Leurs nuances sont d'ailleurs si agréables ! Leur couleur est blanchâtre; des taches brunes et d'autres taches bleuâtres sont répan- dues sur ce fond gracieux, pendant que les bélugas ne sont pas ti'ès-àgés. Plus jeunes encore, ils offrent un plus grand nombre de teintes foncées ou mêlées de bleu; et l'on a écrit que, liès-peu de temps après leur naissance, presque toute leur surface est bleuâtre. Des fa'lus arrachés du ventre de leur mère ont paru d'une couleur verte. La femelle ne porte ordinairement ([u'un petit à la fois. Ce delphinaptère, parvenu à la lumière, ne quitte sa mère que très-tard. Il nage bientôt à ses côtés, i)longe avec elle, revient avec elle respirer l'air de l'atmosphère, suit tous ses mouvements, imite toutes ses actions, et suce un lait très-blanc de deux mamelles très- voisines de l'organe de la génération. ( — I CM p DES DAUPHINS. 99 On a joui de ce spectacle agréable et touchant d'un attachement mutuel, d'une afTecfion vive et d'une tendresse attentive, dans l'Océan glacial arctique et dans l'Océan atlantique septentrional, particulièrement dans le détroit de Davis. On a écrit que, pendant les hivers rigoureux, les bélugas quittent la haute mer et les plages gelées pour chercher des baies que les glaces n'aient pas envahies; mais ce qui est plus digne d'attention, c'est qu'on a vu de ces delphinaptères remonter dans des fleuves. Notre célèbre confrère 31. Pallas, qui a répandu de si grandes lumières sur toutes les branches de l'histoire naturelle, est un des savants qui nous ont le plus éclairés au sujet du béluga. LE DELPHIN APTÈRE SÉNEDETTE. Delpliinapterus Senedetta, Lacep. Ce cétacée devient très-grand, suivant Rondelet. Sa gueule est vaste; ses dents sont aiguës; on en voit neuf de chaque côté de la màchoiie supéi'ieure; et chacun des côtés de la mâchoire d'en bas, qui est presque aussi avancée que celle d'en haut, en présente au moins huit. La langue est grande et charnue. L'orilice auquel aboutissent les deux évents est situé presque au-dessus des yeux, mais un peu plus prés du museau, qui est allongé et pointu. Cet orifice a plus de largeur que celui de plusieurs autres cétacées; et le sénedetle fait jaillir par cette ouverture une grande quantité d'eau. Le corps et la queue forment un cône très-long. Les pectorales sont larges, et leur lon- gueur égale celle de l'ouverture de la bouche. Il parait que le sénedette a été vu dans l'Océan et dans la Méditerranée i. LES DAUPHIJNS 2. LE DAUPHIN VULGAIRE. Delpliinus, Delphis, Linn., Bonn., Lacep., Cuv. Quel objet a dû frapper l'imagination plus que le dauphin? Lorsque l'homme parcourt le vaste domaine que son génie a conquis, il trouve le dauphin sur la surface de toutes les mers; il le rencontre et dans les climats heureux des zones tempérées, et sous le ciel brûlant des mers équatoriales, et dans les horribles vallées qui séparent ces énormes montagnes de glace que le temps élève sur la surface de l'Océan polaire comme autant de monuments funéraires de la nature qui y expire : partout il le voit, léger dans ses mou- vements, rapide dans sa natation, étonnant dans ses bonds, se plaire autour de lui, charmer par ses évolutions vives et folâtres l'ennui des calmes prolongés, animer les immenses solitudes de l'océan, disparaître comme l'éclair, s'échapper comme l'oiseau qui fend l'air, reparaître, s'enfuir, se montrer de nouveau, se jouer avec les flots agités, braver les tempêtes, et ne redouter ni les éléments, ni la distance, ni les tyrans des mers. Revenu dans ces retraites paisibles que son goût s'est plu à orner, il jouit encore de l'image du dauphin que la main des arts a tracée sur les chefs-d'œuvre qu'elle a créés, il en parcourt la touchante histoire dans les productions immortelles que le génie de la poésie présente à son esprit et à son cœur; et lorsque, dans le silence d'une nuit paisible, dans ces moments de calme et de mélancolie où la méditation et de tendres souvenirs donnent tant de force à tout ce que son âme éprouve, il laisse errer sa pensée de la terre vers le ciel, et qu'il lève les yeux vers la voûte éîliérée, il voit encore cette même image du dauphin briller parmi les étoiles. Cet objet cependant, si propre à séduire l'imagination de l'homme, est en partie l'ou- vrage de cette imagination : elle l'a créé pour les arts et pour le firmament. Mais ce n'est 1 M. Cuvier pense que cette espèce est un être d'imagination auquel on a appliqué des traits carac- téristiques propres au biluga, à lépaulard et au cachalot, il remarque que le nom de mular, que Ron- delet lui applique, appartient proprement au cachalot. D. 2 Jetez les yeux sur rarticle de cet ouvrage qui est intitula Nomenclature des caticses, et sur le tableau des ordres, des genres et des espèces de ces animaux, qui est à la tète de cette Histoire. )00 HISTOIRE NATURELLE pas ia terreur qui lui a donné un nouvel éfre. comme elle a Pîifanté le redoutable dragon, la terrible chimère, et tant de monstres fantastiques, l'ellroi de l'enfance, de la faiblesse et de la crédulité; c'est la reconhaissance qui lui a donné une nouvelle vie. Aussi n'a-t- elle fait que l'embellir, le rendre plus aimable, le diviniser pour des bienfaits, et montrer dans toute sa force et dans toute sa pureté l'influence de cet esprit des Grecs, pour lesquels la nature était si riante, pour lesquels et la terre et les airs, et la mer et les fleuves, et les monts couverts de bois, et les vallons fleuris, se peuplaient de jeux voluptueux, de plaisirs variés, de divinités indulgentes, d'amours inspirateurs. Le génie d'Odin ou celui d'Ossian ne l'ont pas conçu au milieu des noirs frimas des contrées polaires; et si le dauphin de la nature appartient à tous les climats, celui des poètes n'appartient qu'à la Grèce. Mais, avant de nous transporter sur ces rivages fortunés, et de rappeler les traits de ce dauphin poétique, voyons de près celui des navigateurs : la fable a des charmes bien doux; mais quels attraits sont au-dessus de ceux de la vérité? Les formes générales du dauphin vulgaire sont plus agréables à la vue que celles de presque tous les autres célacées : ses proportions sont moins éloignées de celles que nous regardons comme le type de la beauté. Sa tête, par exemple, montre, avec les autres parties de ce cétacée, des rapports de dimension beaucoup plus analogues à ceux qui nous ont charmés dans les animaux que nous croyons les plus favorisés par la nature. Son ensemble est comme composé de deux cônes allongés presque égaux, et dont les bases sont appliquées l'une contre l'autre. La tète forme l'extrémité du cône antérieur; aucun enfoncement ne la sépare du corps proprement dit, et ne sert à la faire reconnaître : mais elle se termine par un museau très-distinct du crâne, très-avancé, très-aplati de haut en bas, arrondi dans son contour de manière à présenter l'image d'une portion d'ovale, marqué à son origine par une sorte de pli, et comparé par plusieurs auteurs à un énorme bec d'oie ou de cygne, dont ils lui ont même donné le nom. Les deux mâchoires composent ce museau, et comme elles sont aussi avancées ou presque aussi avancées l'une que l'autre, il est évident que l'ouverture de la bouche n'est pas placée au-dessous de la tète, comme dans les cachalots, les physales et les physètères. Cette ouverture a, d'ailleurs, une longueur égale au neuvième ou même au huitième de la longueur totale du dauphin. On voit à chaque mâchoire une rangée de dents un peu renflées, pointues, et placées de manière que lorsque la bouche se ferme, celles d'en bas entrent dans les interstices qui séparent celles d'en haut, qu'elles reçoivent dans leurs intervalles; et la gueule est close très-exactement. Le nombre de ces dents peut varier, suivant l'âge ou suivant le sexe. Des naturalistes n'en ont compté que quarante-deux à la mâchoire d'en haut, et trente-huit à celle d'en bas. Le professeur Bonnaterre en a trouvé quarante-sept à chaque mâchoire d'un individu placé dans le cabinet de l'école vétérinaire d'All'ort. Klein a écrit qu'un dauphin observé par lui en avait quatre-vingt-seize à la mâchoire supérieure, et quatre-vingt-douze à l'inférieure. La langue du dauphin, un i)eu plus mobile que celle de quelques autres célacées, est charnue, bonne à manger, et, suivant Rondelet, assez agréable au goût. Elle ne présente aucune de ces papilles qu'on a nommées coniques, et qu'on trouve sur celle de l'homme et de presque tous les mammifères, mais elle est parsemée, surtout vers le gosier, d'éminences Irès-petiles, percées chacune d'un petit tiou. A sa base sont quatre fentes, placées à peu près comme le sont les glandes à calice que l'on voit sur la langue du plus grand nombre des mammifères, ainsi que sur celle de Thomme. Sa pointe est découpée en lanières très-étroites, très-courtes et obtuses i. Les èvenis, dont il paraît que Rondelet connaissait déjà la forme, la valvule intérieure et la véritable position, se réunissent dans une seule ouverture, située à peu près au- dessus des yeux, et qui présente un croissant doril les pointes sont tournées vers le museau. L'œil n'est guère plus élevé que la commissure des lèvres, et n'en est séjiaré que par un petit intervalle; la forme de la pupille ressiMubleun peu à celle d'un cœur; et si l'on examine l'intérieur de l'oi'gane de la vue, on est frappé par l'éclat que répand le fond de cette membrane à laquelle on a donné le nom de ruys-chienne. Ce fond est revêtu d'une sorte de couche d'un jaune doré, comme dans l'ours, le chat et le lion 2. Peut-êtie 1 Voyez les excellentes Leçons crAiiatomie comparée de mon célèbre contrère Cuvier, publiées par rbabile professeur Duméril, tome II, page 690. 2 Même ouvrage, tome II, page 4D2. DES DAUPHINS. lOi devrait-on remarquer que celte contexture particulière qui dore ainsi la rui/s-clu'enne se trouve et dans le dauphin, dont l'œil, placé le plus souvent au-dessous de la surface de la mer, ne reçoit la lumière qu'au travers du voile formé par une couche d'eau salée plus ou moins trouble et plus ou moins épaisse, et dans les quadrupèdes dont l'organe de la vue, extrêmement délicat, ne s'ouvre que très-peu lorsqu'ils sont exposés à des rayons lumineux très-nombreux ou très-vifs i. Le canal auditif, cartilagineux, tortueux et mince, se termine à l'extérieur par un ori- fice des plus étroits. Le rocher, suspendu par des ligaments, comme dans les autres cétacées, au-dessous d'une voûte formée en grande partie par une extension de l'os occipital, contient un tympan dont la forme est celle d'un entonnoir allongé; un marteau dénué de manche, mais garni d'une apophyse antérieure, longue et arquée; un étrier qui, au lieu de deux branches, présente un cône solide, comprimé et percé d'un très-petit trou; un labyrinthe situé au-dessus de la caisse du tympan; une lame contournée en spirale pour former le limaçon, et qu'une fente très-étroite et garnie d'une membrane sépare, dans toute sa longueur, en deux parties dont la plus voisine de l'axe est trois fois plus large que l'autre ; un petit canal, dont la coupe est ronde, dont les parois sont très-minces, qui suit la courbure spirale de la lame osseuse attachée à l'axe du limaçon, qui augmente de diamètre à mesure que celui des lames diminue, et auquel on trouve un canal analogue dans les ruminants i2; et entîn, l'origine de deux larges conduits, nommés improprement a^i^e- ducs, et qui, de même que des canaux semblables que l'on voit dans tous les mammifères, font communiquer le labyrinthe de l'oreille avec l'intérieur du crâne, indépendamment des conduits par lesquels passent les nerfs. Lorsqu'on a jeté les yeux sur tous les détails de l'oreille du dauphin, pourrait-on être surpris de la lînesse de son ouïe? Et comme les animaux doivent d'autant plus aimer à exercer leurs sens que les organes en sont plus propres à donner des impressions vives ou multipliées, le dauphin doit se plaire et se plait en effet à entendre différents corps sonores. Les (ons variés des instruments de musique ne sont pas même les seuls qui attirent son attention ; on dirait qu'il éprouve aussi quelque plaisir à écouter les sons régulièrement périodiques, quoique monotones et quelquefois même très-désagréables à l'oreille délicate d'un musicien habile, que produit le jeu des pompes et d'autres machines hydrauliques. Un bruit violent et soudain l'effraie cependant. Aristote nous apprend que de son temps les pêcheurs de dauphins entouraient de leurs barques une troupe de ces cétacées, et produisaient tout d'un coup un grand bruit, qui, rendu plus insupportable pour l'oreille de ces animaux par l'intermédiaire de l'eau salée qui le transmettait et qui était bien plus dense que l'air, leur inspirait une frayeur si forte, qu'ils se précipitaient vers le rivage et s'échouaient sur la grève, victimes de leur surprise, de leur étourdisse- ment et de leur terreur imprévue et subite. Celte organisation de l'oreille des dauphins fait aussi qu'ils entendent de loin les sons que peuvent proférer les individus de leur espèce. A la vérité, on a comparé leur voix à une sorte de gémissement sourd : mais ce mugissement se fortifie par les réflexions qu'il reçoit des rivages de l'océan et de la surface même de la mer, se propage facilement, comme tout effet sonore, par cette immense masse de fluide aqueux, et doit, ainsi qu'Aristote l'avait observé, une nouvelle intensité à ce même liquide, dont au moins les couches supérieures le transmettent à l'organe de l'ouïe du dauphin. D'ailleurs les poumons, d'où sort le fluide producteur des sons que le dauphin fait entendre, offrent un grand volume. La boite osseuse dans laquelle sont renfermés les évents, l'orbite de l'œil et la cavité plus reculée et un peu plus élevée que cette orbite, au milieu de laquelle on trouve l'oreille suspendue, est très-petite relativement à la longueur du dauphin. Le crâne est très-convexe. Les différentes parties de l'épine dorsale, qui s'articule avec cette boîte osseuse, présen- tent des dimensions telles, que le dos proprement dit n'en forme que le cinquième ou à peu près, et que le cou n'en compose pas le trentième. Ce cou est donc extrêmement court. Il comprend cependant sept vertèbres, comme celui 1 Consultez ce que nous avons écrit au sujet de la vue de la baleine franctie, dans l'article de ce cétacée. 2 Leçons d'Anatomie comparée de M. Cuvicr, t. II, p. i7G. LACÉPÈDE. — TOME I. 7 lO'J HISTOIRE NATURELLE des autres mammifères; mais de ces sept vertèbres, la seconde ou Vaxis es( très-mince, et très-souvent les cinq dernières n'ont pas un millimètre d'épaisseur. Une si grande brièveté dans le cou expliquerait seule pourquoi le dauphin ne peut pas imprimer à sa léte des mouvements bien sensibles, indépendants de ceux du corps; et ce qui ajoute à cette immobilité relative de la tète, c'est que la seconde vertèbre du cou est soudée avec la première ou l'atlas. Les vertèbres dorsales proprement dites sont au nombre de treize, comme dans plu- sieurs autres mammifères, et notamment dans le lion, le tigre, le chat, le chien, le renard, l'ours maritime, un grand nombre de rongeurs, le cerf, l'antilope, la chèvre, la brebis et le bœuf. Les autres vertèbres qui représentent les lombaires, les sacrées et les coccygiennes ou vertèbres de la queue, sont ordinairement au nombre de ciufjuante-trois : le professeur Bonnaterre en a compté cependant soixante-trois dans un s(|uelette de dauphin qui faisait partie de la collection d'Alfort. Aucun mammifère étranger à la grande tribu des cètacées n'en présente un aussi grand nombre : les quadrupèdes dans lesquels on a l'econnu le plus de ces vertèbres lombaires, sacrées et caudales, sont le grand fourmilier, (|ui néanmoins n'en a que quarante-six, et le phatagin, qui n'en a que cinquante-deux ; et c'est un grand rapport que présentent les cètacées avec les poissons, dont ils partagent le séjour et la manière de se mouvoir. Les apophyses supérieures des vertèbres dorsales sont d'autant plus hautes, qu'elles sont plus éloignées du cou; et celles des vertèbres lombaires, sacrées et caudales, sont, au contraire, d'autant plus basses, qu'on les trouve plus près de l'extrémité de la queue, dont les trois dernières vertèbres sont entièrement dénuées de ces apophyses supérieures : mais les apophyses des vertèbres qui représentent les lombaires sont les plus élevées, parce qu'elles servent de point d'appui à d'énormes muscles qui s'y attachent, et qui don- nent le mouvement à la queue. Remarquons encore que les douze vertèbres caudales qui précèdent les trois der- nières ont non-seulement des apophyses supérieures, mais des apophyses inférieures, auxquelles s'attachent plusieurs des muscles qui meuvent la nageoire de la queue, et lesquelles ajoutent par conséquent à la force et à la rapidité des mouvements de cette rame puissante. Les vertèbres dorsales soutiennent les côtes, dont le nombre est égal de chaque côté à celui de ces vertèbres, et par conséquent de treize. Le sternum, auquel aboutissent les côtes ster no-ver téhrales, improprement appelées vraies côtes, est composé de plusieurs pièces articulées ensemble, et se réunit avec les extrémités des côtes par le moyen de petits os particuliers, très-bien observés par le pro- fesseur Boimaterre. A une distance assez grande du sternum et de chaque côté de l'anus, on découvre dans les chairs un os peu étendu, plat et mince, qui, avec son analogue, forme les seuls os du bassin qu'ait le dauphin vulgaire. C'est un faible trait de parenté avec les mammi- fères qui ne sont pas dénués, comme les cètacées, d'extrémités postérieures; et ces deux peliles lames osseuses ont quelque rapport, par leur insertion, avec ces petits os nommés ailerons, et qui soutiennent, au-devant de l'anus, les nageoires inférieures des poissons abdominaux. Auprès de ce même sternum, on trouve le diaphragme. Ce muscle, qui sépare la poitrine du ventre, n'étant pas tout à fait vertical, mais un peu incliné en arrière, agrandit par sa position la cavité de la poitrine, du côté de la colonne vertébrale, et laisse plus de place aux poumons volumineux dont nous avons parlé. Organisé de manière à être très-fort, et étant attaché aux muscles abdominaux, qui ont aussi beaucoup de foice, parce que plusieurs de leurs fibres sont tendineuses, il faci- lite les mouvements par lesquels le dauphin inspire l'air de l'atmosphère, et l'aide à vaincre la résistance qu'oppose à la dilatation de la poitrine et des poumons l'eau de la mer, bien plus dense que le fluide atmosphérique dans lequel sont uniquement plongés la plupart des mammifères. Au delà du diaphragme est un foie volumineux, comme dans presque tous les habi- tants des eaux. Les reins sont composés, comme ceux de presque tous les cètacées, d'un très-grand nombre de petites glandes de diverse figure, que Rondelet a comparées aux grains de raisin qui composent une grappe. DES DAUPHINS. 405 La chair est dure, et le plus souvent exhale une odeur désagréable et forte. La graisse qui la recouvre contribue à donner de la mollesse A la peau, qui cependant est épaisse, mais dont la surface est luisante et très-unie. La pectorale de chaque côté est ovale, placée très-bas, et séparée de l'œil par un espace à peu près égal à celui qui est entre l'organe de la vue et le bout du museau. Les os de cette nageoire, ou, pour mieux dire, de ce bras, s'articulent avec une omoplate dont le bord spinal est arrondi et fort grand. L'épine ou éminence longitudinale de cet os de l'épaule est continuée au-dessus de l'angle humerai par une lame saillante, qui semble tenir lieu d'acromion. Le muscle releveur de cette omoplate s'attache à l'apophyse transverse de la première vertèbre, et s'épanouit par son tendon sur toute la surface extérieure de cette même omoplate. Celui qui répond au grand dentelé ou scapulocostien des quadrupèdes, et dont l'action tend à mouvoir ou à maintenir l'épaule, n'est pas fixé par des digitations aux vertèbres du cou, comme dans les animaux qui se servent de leurs bras pour marcher. Le dauphin manque, de même que les carnivores et plusieurs animaux à sabots, du muscle nommé y;e^<ï;7ec^ora/, ou dentelé antérieur, ou costo-coracoidien : mais il présente à la place un muscle qui, par une digitation, s'insère sur le sternum, vers l'extrémité antérieure de ce plastron osseux. Le muscle trapèze, ou ciiculaire, ou dorso-susacromien, qui s'attache à l'arcade occi- pitale, ainsi qu'à l'apophyse supérieure de toutes les vertèbres du cou et du dos, couvre toute l'omoplate, mais est très-mince, pendant que le sterno-masto'idien est très-épais, très-gros, et accompagné d'un second muscle, qui, de l'apophyse mastoïde, va s'insérer sous la tête de l'humérus. En tout, les muscles paraissent conformés, proportionnés et attachés de manière à donner à l'épaule de la solidité, ainsi que cela convient à un animal nageur. Par cette organisation, les bras, ou nageoires, ou rames latérales du dauphin, ont un point d'appui plus fixe, et agissent sur l'eau avec plus d'avantage. Mais si, parmi les muscles qui meuvent Vhiimérus ou le bras proprement dit, le grand dorsal ou lembo-humérien des quadrupèdes est remplacé, dans le dauphin, par un petit muscle qui s'attache aux côtes par des digitations, et qui est recouvert par la portion dorsale de celui qu'on appelle pannicule charnu ou cutano-limnérien, les muscles sui'- épineux (sur-scapulo-trochitérien), le sous-épineux (sous-scapulo-trochitérien), le grand- rond (scapulo-huméricn), et le petit-rond, sont peu distincts et comme oblitérés. D'ailleurs, cet humérus, les deux os de l'avant-bras qui sont très-comprimés, ceux du carpe, dont l'aplatissement est très-grand, les os du métacarpe très-déprimés et soudés ensemble, les deux phalanges très-aplaties du pouce et du dernier doigt, les huit phalan- ges semblables du second doigt, les six du troisième et les trois du quatrième, paraissent unis de manière à ne former qu'un seul tout, dont les paities sont presque immobiles les unes relativement aux autres. Cependant les muscles qui mettent ce tout en mouvement ont une forme, des dimen- sions et une position telles, que la nageoire (ju'ils composent peut frapper l'eau avec rapidité, et par conséquent avec force. 3Iais l'espèce d'inflexibilité de la pectorale, en la rendant un très-bon organe de nata- tion, n'y laisse qu'un toucher bien imparfait. Le dauphin n'a aucun organe qu'il puisse appliquer aux objets extérieurs, de manière à les embrasser, les palper, les peser, sentir leur poids, leur dureté, les inégalités de leur surface, recevoir enfin des impressions très-distinctes de leur figure et de leurs diver- ses qualités. Il peut cependant, dans certaines circonstances, éprouver une partie de ces sensations, en plaçant l'objet qu'il veut toucher entre son corps et la pectorale, en le soutenant sous son bras. D'ailleurs, toute sa surface est couverte d'une peau épaisse, à la vérité, mais molle, et qui, cédant aux impressions des objets, peut transmettre ces impressions aux organes intérieurs de l'animal. Sa queue, très-flexible, peut s'appliquer à une grande partie de la surface de plusieurs de ces objets. On pourrait donc supposer dans le dau- phin un toucher assez étendu pour qu'on ne fût pas forcé, par la considération de ce sens, à refuser à ce cétacée l'intelligence que plusieurs auteurs anciens et modernes lui ont attribuée. D'ailleurs, le rapport du poids du cerveau à celui du corps est de i à 2o dans quelques dauphins, comme dans plusieurs individus de l'espèce humaine, dans quelques guenons, 7. 404 HISTOIRE NATURELLE dans quelques sapajous; pendant que dans le castor il est quelquefois de i à 290, et, dans l'éléphant, de 1 à oOO i. De plus, les célèbres anatomistes et physiologistes M. Soemmering et 31. Ebel ont fait voir qu'en général, et tout égal d'ailleurs, plus le diamètre du cerveau, mesuré dans sa plus grande largeur, l'emporte sur celui de la moelle allongée, mesurée à sa base, et plus on doit supposer de prééminence dans l'organe de la réflexion sur celui des sens extérieurs, ou, ce qui est la même chose, attribuer à l'animal une intelligence relevée. Or, le diamètre du cerveau est à celui de la moelle allongée dans l'homme comme 182 est à 26; dans la guenon nommée Bonnet chinois, comme 182 est à 43 ; dans le chien, comme 182 est à 69, et dans le dauphin, comme 182 est à 14 i>. Ajoutons que le cerveau du dauphin présente des circonvolutions nombreuses, et pres- que aussi profondes que celles du cerveau de Thomme 5; et pour achever de donner une idée suffisante de cet organe, disons qu'il a des hémisphères fort épais; qu'il couvre le cer- velet; qu'il est arrondi de tous les côtés, et presque deux fois plus large que long; que les éminences ou tubeicules nommés Testes sont trois fois plus volumineux que ceux aux- quels on a donné le nom de IVates, et que l'on voit presque toujours plus petits que les Testes dans les animaux qui vivent de proie 4; et enfin qu'il ressemble au cerveau de l'homme, plus que celui de la plupart des quadrupèdes. Mais les dimensions et la forme du cerveau du dauphin ne doivent pas seulement ren- dre plus vraisemblables quelques-unes des conjectures que l'on a formées au sujet de l'intelligence de ce cétacée; elles paraissent prouver aussi une partie de celles auxquelles on s'est livré sur la sensibilité de cet animal. On peut, d'un autre côté, confirmer ces mêmes conjectures par la force de l'odorat du dauphin. Les mammifères les plus sen- sibles, et particulièrement le chien, jouissent toujours en effet d'un odorat des plus faci- les à ébranler; et malgié la nature et la position particulière du siège de l'odorat dans les cétacéess, on savait cïès le temps d'Aristote que le dauphin distinguait promptement et de très-loin les impressions des corps odorants 6. Sa chair répand une odeur assez sen- sible, comme celle du crocodile, de plusieurs autres quadrupèdes ovipares, et de plusieurs autres habitants des eaux ou des rivages, dont l'odorat est très-fin; et cependant toute odeur trop forte, ou étrangère à celles auxquelles il peut être accoutumé, agit si vive- ment sur ses nerfs, qu'il en est bientôt fatigué, lourmenlé et même quelquefois fortement incommodé ; et Pline rapporte qu'un proconsul d'Afrique , ayant essayé de faire parfumer un dauphin qui venait souvent prés du rivage, et s'approchait familièrement des marins , ce cétacée fut pendant quelque temps comme assoupi et privé de ses sens, s'éloigna promptement ensuite, et ne reparut qu'au bout de plusieurs jours t. Faisons encore observer que la sensibilité d'un animal s'accroît par le nombre des sensations qu'il reçoit, et que ce nombre est, tout égal d'ailleurs, d'autant plus grand, que l'animal change plus souvent de place, et reçoit par conséquent les impressions d'un nombre plus considérable d'objets étrangers. Or le dauphin nage très-fréquemment et avec beaucoup de rapidité. L'instrument qui lui donne cette grande vitesse se compose de sa queue et de la nageoire qui la termine. Cette nageoire est divisée en deux lobes, dont chacun n'est que peu échancré, et dont la longueur est telle, que la largeur de cette caudale égale ordinaire- ment deux neuvièmes de la longueur totale du cétacée. Cette nageoire et la queue elle- même peuvent être mues avec d'autant plus de vigueur, que les muscles puissants qui leur impriment leurs mouvements variés s'attachent à de hautes apophyses des vertèbres lombaires; et l'on avait une si grande idée de leur force prodigieuse, que, suivant Rondelet, un proverbe comparait ceux qui se tourmentent pour faire une chose impos- sible, à ceux qui veulent lier un daupliin par la queue. C'est en agitant cette rame rapide (|ue le dauphin cingle avec tant de célérité, que les marins l'ont nommé la flèche de la mer. Mon savant et éloquent confrère M. de Saint- Pierre, membre de l'Institut, dit, dans la relation de son voyage à l'Ile-de-France (p. .^2), I Leçons d'Analomie comparée de M. ("uvicr. ^2 Ibiil. 3 Ibid. 4 Ibid. 5 Article de la baleine franche. 6 Arist., Ilist. anim., IV. 8. 1 Pline, Histoire du Monde, livre IX. DES DAUPHINS. lOS qu'il vit un dauphin caracoler autour du vaisseau, pendant que le bâtiment faisait un myrianiètre par heure, et Pline a écrit que le dauphin allait plus vite qu'un oiseau et qu'un trait lancé par une machine puissante. La dorsale de ce cétacée n'ajoute pas à sa vitesse; mais elle peut l'aider à diriger ses mouvements i. La hauteur de celte nageoire, mesurée le long de sa courbure, est commu- nément d'un sixième de la loniïueur totale du dauphin, et sa longueur d'un neuvième. Elle présente une échancrure à son bord postérieur, et une inllexion en arriére à son sommet. Elle est située au-dessus des seize vertèbres qui viennent immédiatement après les vertèbres dorsales; et l'on trouve dans sa base une rangée longitudinale de petits os allongés, plus gros par le bas que par le haut, un peu courbés en arrière, cachés dans les muscles, et dont chacun, répondant à une vertèbre sans y être attaché, représente un de ces osselets ou ailerons auxquels nous avons vu que tenaient les rayons des nageoires des poissons 2. Mais il ne sulïît pas de faire observer la célérité de la natation du dauphin, remarquons encore la fréquence de ses évolutions. Elles sont séparées par des intervalles si courts qu'on penserait que le repos lui est absolument inconnu; et les difFérentes impulsions qu'il se donne se succèdent avec tant de rapidité et produisent une si grande accélération de mouvement, que, d'après Aristote, Pline, Rondelet, et d'autres auteurs, il s'élance quelquefois assez haut au-dessus de la surface de la mer pour sauter par-dessus les mâts des petits bâtiments. Aristote parle même de la manière dont ils courbent avec force leur corps, bandent, pour ainsi dire, leur queue comme un arc très-grand et très-puissant, et, la détendant ensuite contre les couches d'eau inférieures avec la promptitude de l'éclair, jaillissent en quelque sorte comme la flèche de cet arc, et nous présentent un emploi de moyens et des effets semblables à ceux que nous ont offerts les saumons et d'autres poissons qui franchissent, en remontant dans les fleuves, des digues très-élevées3. C'est par un mécanisme semblable que le dauphin se précipite sur le rivage, lorsque, poursuivant une proie qui lui échappe, il se livre à des élans trop impétueux qui l'empor- tent au delà du but, ou lorsque, tourmenté par des insectes 4 qui pénètrent dans les replis de sa peau et s'y attachent aux endroits les plus sensibles, il devient furieux, comme le lion sur lequel s'acharne la mouche du désert, et aveuglé par sa propre rage, se tourne, se retourne, bondit et se précipite au hasaid. Lorsqu'il s'est jeté sur le rivage à une trop grande distance de l'eau pour que ses efforts puissent l'y ramener, il meurt au bout d'un temps plus ou moins long, comme les autres cétacées repoussés de la mer, et lancés sur la côte par la tempête ou par toute autre puis- sance. L'impossibilité de pourvoir à leur nourriture, les contusions et les blessures pro- duites par la force du choc qu'ils éprouvent en tombant violemment sur le rivage, un dessèchement subit dans plusieurs de leurs organes, et plusieurs autres causes, concou- rent alors à terminer leur vie; mais il ne faut pas croire, avec les anciens naturalistes, que l'altération de leurs évents, dont l'orilice se dessèche, se resserre et se ferme, leur donne seule la mort, puisqu'ils peuvent, lorsqu'ils sont hors de l'eau, respirer très-libre- ment par l'ouverture de leur gueule. Le dauphin est d'autant moins gêné dans ses bonds et dans ses circonvolutions, que son plus grand diamètre n'est que le cinquième ou à peu près de sa longueur totale, et n'en est très-souvent que le sixième pendant la jeunesse de l'animal. Au reste, cette longueur totale n'excède guère trois mètres et un tiers. Vers le milieu de celte longueur, entre le nombril et l'anus, est placée la verge du mâle, qui est aplatie, et dont on n'aperçoit ordinairement à l'extérieur que l'extrémité du gland. Il paraît que lorsqu'il s'accouple avec sa femelle, ils se tiennent dans une position plus ou moins voisine de la verticale, et tournés l'un vers l'autre. La durée de la gestation est de dix mois, suivant Aristote : le plus souvent la femelle met bas pendant l'été; ce qui prouve que l'accouplement a lieu au commencement de l'automne, lorsque les dauphins ont reçu toute l'influence de la saison vivifiante. La femelle ne donne le jour qu'à un ou deux petits; elle les allaite avec soin, les porte 1 Que l'on veuille Lieu se rappeler ce que nous avons dit dans l'article de la baleine franche, au sujet de la natation de ce cétacée. ■2 Histoire naturelle des poissons. — Discours sur la nature de ces animaux. 3 Hist. nat. des poissons. — Histoire du salmone saumon, 4 Rondelet, article du dauphin. d06 HISTOIRE NATURELLE sous ses bras pendant qu'ils sont encore languissants ou faibles, les exerce à nager, joue avec eux, les défend avec courage, ne s'en sépare pas même lorsqu'ils n'ont plus besoin de son secours, se plaît à leur côté, les accompagne pai- affection, et les suit avec constance, quoique déjà leur développement soit très-avancé. Leur croissance est prompte : à dix ans, ils ont souvent atteint à toute leur longueur. Il ne faut pas croire cependant que trente ans soient le terme de leur vie, comme plusieurs auteurs l'ont répété d'après Aristote. Si l'on rappelle ce que nous avons dit de la longueur de la vie de la baleine franche, on pensera facilement avec d'autres auteurs que le dauphin doit vivre très-longtemps, et vraisemblablement plus d'un siècle. Mais ce n'est pas seulement la mère et les dauphins auxquels elle a donné le jour, qui paraissent réunis par les liens d'une affection mutuelle et durable : le mâle passe, dit-on, la plus grande partie de sa vie auprès de sa femelle; il en est le gardien constant et le défenseur fidèle. On a même toujours pensé que tous les dauphins en général étaient retenus par un sentiment assez vif auprès de leurs compagnons. On i-aconte, dit Aristote, qu'un dauphin ayant été jjris sur un rivage de la Carie, un grand nombre de cétacées de la même espèce s'appiochèrcnt du port, et ne regagnèrent la pleine mer que lorsqu'on eut délivré le captif qu'on leur avait ravi. Lorsque les dauphins nagent en troupe nombreuse, ils présentent souvent une sorte d'ordre : ils forment des rangs réguliers , ils s'avancent quelquefois sur une ligne, comme disposés en ordre de bataille; et si quelqu'un d'eux l'emporte sur les autres par sa force ou par son audace, il précède ses compagnons, parce qu'il nage avec moins de précaution et plus de vitesse; il paraît comme leur chef ou leur conducteur, et fréquemment il en reçoit le nom des pécheurs ou des autres marins. Mais les animaux de leur espèce ne sont pas les seuls êtres sensibles pour lesquels ils paraissent concevoir de l'affection; ils se t^amiliarisent du moins avec l'homme. Plir.e a écrit qu'en Barbarie, auprès de la ville de Hippo DyarrhUe, un dauphin s'avançait sans crainte vers le rivage, venait recevoir sa nourrilui-e de la main de celui qui voulait la lui donner, s'approchait de ceux qui se baignaient, se livrait autour d'eux à diveis mouve- ments d'une gaieté très-vive, souffrait qu'ils montassent sur son dos, se laissait même diriger avec docilité, et obéissait avec autant de célérité que de précision \. Quelque exa- gération qu'il y ait dans ces faits, et quand même on ne devrait supposer, dans le ])en- chant qui entraîne souvent les dauphins autour des vaisseaux, que le désir d'apaiser avec plus de facilité une faim queUjuefois très-pressante, on ne peut pas douter qu'ils ne se rassemblent autour des bâtiments, et qu'avec tous les signes de la confiance et d'une sorte de satisfaction, ils ne s'agitent, se courbent, se replient, s'élancent au-dessus de l'eau, pirouettent, retombent, bondissent et s'élancent de nouveau pour pirouetter, tomber, bondir et s'élever encore. Cette succession ou plutôt cette perpétuité de mouve- ments, vient de la bonne proportion de leurs muscles et de l'activité de leur système )ierveux. Ne perdons jamais de vue une grande véi'ité. Lorsque les animaux,